Au Brésil, le difficile combat des domestiques face au coronavirus

Elles se comptent en millions, gagnent une misère et passent souvent plusieurs heures dans les transports pour aller travailler. Avec l’arrivée du Covid-19, les domestiques brésiliennes sont plus que jamais vulnérables, et leurs contrats précaires ne leur permettent pas toujours de rester confinées. 

125 kilomètres. C’est la distance qui séparait son domicile, où elle passait le week-end, et son lieu de travail, dans un quartier chic de Rio. Sa patronne, revenue d’Italie quelques jours auparavant, ignorait qu’elle était positive au Covid-19. Cleonice Gonçalves était employée domestique. Elle est décédée le 17 mars dernier, devenant l’une des premières victimes officielles du coronavirus au Brésil.

Comme Cleonice, elles sont des milliers à être toujours sur le pont, malgré une pandémie qui se répand plus vite chaque jour dans le pays – le cap de 1000 décès a été franchi le 11 avril. Elles font le ménage, la cuisine, les courses ; parfois gardent les enfants. Leurs salaires sont faibles, mais elles ne peuvent s’en passer. Le Brésil compte 6,3 millions de “travailleurs domestiques”, dont 5,7 millions de femmes. Et moins de 30% d’entre-elles sont déclarées. À tout moment leur employeur peut les remercier, sans que leurs droits ne soient respectés. 

“Ma patronne ne me laisse pas rester chez moi, mais elle ne m’a acheté ni alcool, ni masques.”

Depuis quatre ans maintenant, sur Facebook, Preta-Rara (“Noire-rare”, Joyce Fernandes de son vrai nom) partage les témoignages d’employées domestiques victimes d’abus. Elle-même en a subi par le passé. La page qu’elle a créée, “Eu empregada doméstica” (Moi employée domestique) est suivie par plus de 160 000 personnes. Nombreuses sont celles qui s’expriment en réponse à ses publications : “Ma patronne ne me laisse pas rester chez moi, mais elle ne m’a acheté ni alcool, ni masque.” ; “On m’a dit de rester chez moi pour que je ne ramène pas le virus, mais qu’on ne me paierait pas tant que je resterai chez moi.” Heureusement, cette situation ne touche pas tout le monde. Certaines familles ont demandé à leurs employées de maison de ne pas venir travailler, tout en continuant à leur verser un salaire.

Ce genre de témoignages, Maria Izabel Monteiro Lourenço est habituée à en recevoir. Employée domestique depuis 23 ans, elle est désormais à la tête du syndicat des travailleuses domestiques dans la ville de Rio. “Il y a toutes les situations, raconte-t-elle. Une employée m’a contactée, son patron l’obligeait à travailler alors que son mari fait partie des personnes à risque, ayant du diabète.” Après beaucoup de négociations elle a finalement obtenu des “vacances” pendant le confinement. 

Tout comme Maria Izabel, Juliana França lutte contre ces abus. Avec des amis, elle a écrit le 19 mars dernier un manifeste. Intitulé “Pour une quarantaine rémunérée pour nos mères”, elle l’a envoyé à tous les députés et sénateurs du Brésil. Son investissement pour ces travailleuses de l’ombre n’est pas anodin, sa mère et sa marraine étant elles-mêmes domestiques. Juliana s’inquiète pour la situation de ces femmes : “Elles continuent leur routine normalement, essayent de se prévenir le plus possible, mais le risque est permanent. Quand elles sont dans les transports, elles sont en contact avec d’autres personnes. Même avec toute la prévention possible, il y a toujours des risques.” Au 16 avril, près de 80 000 personnes avaient signé le manifeste.

Une loi pour aider les travailleurs informels

Sous la pression populaire, les plus hautes instances brésiliennes se sont saisies de la question. Un projet de loi a été voté le 26 mars par les députés du pays. Il permet à tous les travailleurs informels (qui ne disposent pas de contrat) de recevoir une aide de 600 reais (environ 110 euros, la moitié d’un salaire minimum) pendant trois mois. 38 millions de Brésiliens pourraient, à terme, en bénéficier. Trois jours plus tôt, le président Jair Bolsonaro permettait pourtant aux chefs d’entreprises de suspendre pendant quatre mois les contrats et salaires de leurs employés… avant de revenir sur cette mesure.

“600 reais, ce n’est idéal pour personne. C’est une protection, c’est mieux que rien, mais personne ne survit avec ça”, résume Maria Izabel. Si cela permettra à beaucoup de passer cette crise en restant confinés chez eux, le Covid-19 pourrait être fatal pour les classes populaires, vivant souvent dans des zones densément peuplées à la sortie des villes. “Comment tu veux parler d’isolement social quand tu partages une pièce avec huit autres personnes, ou de te laver les mains régulièrement alors que tu n’as pas accès à l’eau potable, s’insurge Juliana. Plus que jamais, les communautés, les favelas et les périphéries sont vulnérables.”

Photo : Maria Izabel Monteiro Lourenço