Toute une pédagogie : au fond des intentions

C’était réglé comme du papier à musique. 20h00-20H02, aux balcons et fenêtres pour héroïser les soignants ; 20H02-20H30, il ne nous restait plus qu’à écouter le véritable héros de la soirée : Manu. Le Président a porté la geste de la Ve à son paroxysme. Un discours aux accents gaulliens, le quatrième du genre, toujours sans contradicteurs et à une heure de grande écoute. C’était moins concis et moins précis qu’Angela Merkel deux jours plus tard, mais n’est pas Philosophiæ doctor en physique qui veut. Ne faisons pas la fine bouche non plus, il l’a enfin annoncé : le tant attendu début du déconfinement progressif, partiel, incertain… et polémique. En choisissant de rouvrir écoles, collèges et lycées, le gouvernement ne penserait déjà plus qu’à la relance de l’économie alors que l’épidémie commence seulement à marquer le pas. Alors, peut-on soupçonner le gouvernement de faire rassoir les enfants à leurs pupitres pour mieux renvoyer leurs parents au turbin ?

Que nenni ! Jean-Michel Blanquer a juré, main sur le cœur, que son objectif était profondément social. Rappel salvateur tant l’injonction faite aux entreprises du BTP par Muriel Pénicaud nous avait quelque peu embrouillé. Mediapart avait révélé la volonté de la ministre du travail de challenger les entreprises du secteur souhaitant mettre au chômage partiel leurs ouvriers.

L’exécutif pense social, mais aussi santé. Sa décision de déconfiner les écoliers du primaire en priorité correspond aux dernières avancées de la recherche. Robert Cohen, pédiatre et infectiologue, expliquait jeudi sur le plateau de Jean-Jacques Bourdin que les enfants sont moins souvent contaminés, tombent moins malades et moins gravement. Il a également rappelé le très faible pourcentage d’hospitalisation de mineurs (moins de 1%) avant de nous révéler la nouvelle surprise du chef corona : les enfants, habituellement vecteurs privilégiés des virus (grippe, bronchiolite etc.), propageraient moins le coronavirus que leurs aînés. Plus de raison pour les parents de garder les bambins à la maison, tout du moins jusqu’au prochain revirement.

Machine-arrière donc, mais obligation tout de même de faire respecter les règles barrières. Oubliez le chat-perché, parties de billes et autres colin-maillard, place à la distanciation sociale ! Pas commode pour apprendre à écrire. Plus fort encore, Jean-Michel Blanquer n’exclut pas d’imposer le port du masque aux enfants. Tâche ardue quand on sait qu’une porte-parole du gouvernement ne sait pas forcément utiliser le précieux tissu correctement

Finalement, les intentions du gouvernement ne sont pas si mauvaises. Il est compliqué de gouverner avec une science qui avance, recule, doute ; bref, une science qui n’est pas omniscience. Comme J-M Blanquer l’a clamé au Sénat la critique est aisée, mais l’art est difficile.

Un art reste aisé en politique : le mensonge statistique. Le ministre estimait le 31 mars entre 5 et 8% le nombre de décrocheurs scolaires. Une estimation bien hasardeuse alors que l’enquête sur le décrochage numérique n’a commencé que le 2 avril. Un chiffre qui a au moins eu le mérite d’étouffer les critiques portées sur la continuité pédagogique. Celle-ci aggraverait les inégalités, déjà massives, en milieu scolaire. 5 à 8 % c’est effectivement la fourchette avancée par l’académie de Normandie (entre 2 et 8%), peut-être moins celle du 93. Le Canard enchaîné a rapporté cette semaine les propos alarmants d’un enseignant syndicaliste. Il estime à un tiers le nombre d’élèves décrocheurs dans son département de Seine-Saint-Denis.

Fort heureusement, Jean-Michel Blanquer a tout prévu : colonies de vacances avec une dimension éducative encore plus accrue. Les petits décrocheurs auront ainsi l’insigne chance de rattraper leur retard scolaire sur les plages normandes. Avec tout ça, les élèves verraient presque la rentrée comme une libération. 

Dessin : Philippe Lemanche