La 5G, une évidence du “monde d’après” ?

Le déploiement de la 5G et son exploitation commerciale doivent débuter à la fin de l’année. Cette révolution” technologique continue de soulever questions, défiance, et parfois même, rejet. Ses détracteurs, hétéroclites dans leur composition et leur argumentation, ne renoncent pas malgré l’adhésion massive des dirigeants économiques et politiques à cette nouvelle génération de standard mobile.

Le retard ne sera que de quelques semaines”. La révolution de la 5G a ,elle aussi, été affectée par l’épidémie de coronavirus comme l’a annoncé Sébastien Soriano le directeur de l’Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse. Un nouveau contre-temps dans un parcours houleux mais qui touche à sa fin. À l’heure où la bande passante est plus sollicitée que jamais, des débits jusqu’à dix fois plus élevés que la 4G, une latence quasi nulle (2 millisecondes) et une fiabilité accrue du réseau peuvent sembler une évidence. Il n’en est rien pour des opposants loin d’être résignés malgré le déploiement imminent.

Le net s’enflamme 

Depuis la mi-mars, au moment où les frontières se ferment un peu partout dans le monde, la théorie de la 5G responsable de la pandémie gagne du terrain. Sur le net, les contenus complotistes pullulent, ce qui n’est pas nouveau, mais leur audience s’étend au-delà des canaux marginaux habituels pour se propager dans les canaux « mainstream » selon Yonder, une société spécialisée dans l’intelligence artificielle. Au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, l’affaire a pris une tournure plus radicale avec la dégradation d’antennes-relais.

En France, le phénomène est également manifeste. L’intérêt des utilisateurs de Google pour la 5G s’est envolé depuis quelques semaines. Une évolution portée, en partie, par une progression des requêtes qui associent 5G et Coronavirus, danger ou encore Wuhan. Si les Français restent plus intéressés par la sortie des derniers téléphones équipés de la 5G, une partie grandissante d’entre eux se questionne sur son impact sanitaire réel. Et ce logiquement, les ondes électromagnétiques ont des effets néfastes reconnus*.

Le débat quant à la nature et l’ampleur de ces effets est toujours d’actualité même si une majorité d’études plaident une relative innocuité pour l’être humain. Le cas de la 5G est encore plus problématique. Dans son rapport préliminaire sur les effets sanitaires des réseaux télécoms 5G, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) s’inquiète “d’un manque, voire une absence de données sur l’impact sanitaire de la 5G”, en particulier pour les nouvelles fréquences des bandes 3,5 GHz et 26 GHz. Un vide d’autant plus problématique qu’il peut être comblé sans grand sérieux scientifique, ni déontologie.

Une inquiétude sanitaire légitime ?

Vincent Louer est un ingénieur physicien en croisade contre les ondes électromagnétiques. La maladie du coronavirus est, comme la poliomyélite et le sida, le résultat de l’altération de notre environnement magnétique” selon lui. Il se réfère aux travaux du biologiste Luc Montagnier (ceux d’après son prix Nobel obtenu en 2008) pour nous mentionner le lien entre la 5G à Wuhan et l’épidémie de coronavirus. Il ne produit pas d’études validées par les pairs et rejette le consensus scientifique qui peut avoir tort.

Un consensus incarné par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Par l’intermédiaire de l’International Commission on Non-Ionizing Radiation Protection (ICNIRP), l’OMS émet des normes afin de définir et mesurer les conséquences des ondes sur la santé. L’ICNIRP a mis à jour ses directives le mois dernier afin de permettre la mesure des nouvelles fréquences, une première depuis 1998. L’Agence nationale des fréquences (ANFR) s’est basée sur ces directives dans son premier rapport d’évaluation des émissions d’antennes 5G pilote et les a déclarées sûres.

Des résultats sans grande valeur pour Jean-Marie Theveniaud. Le président de Robin des toits rejette les réglementations en vigueur et les autorités qui les appliquent : L’ANFR est sujette à conflit d’intérêt, elle a une responsabilité dans le phonegate**. Son association milite pour la limitation des technologies sans fil afin de préserver la santé des 3,3 millions de personnes se disant atteintes d’électrosensibilité. L’existence d’un syndrome d’électro-sensibilité n’a pas été prouvée, mais les souffrances qu’il génère sont, elles, indéniables. Jean-Marie Theveniaud a demandé à l’Anses de mettre en place une prise en charge spécifique des électro-sensibles en cas de soupçons d’infection au Covid-19. Leurs défenses immunitaires seraient affaiblies par les ondes, une hypothèse relayée vendredi dernier par Luc Montagnier sur le plateau de CNews. 

Impact écologique

Aurélien Barrau, astrophysicien engagé et médiatique, est lui-aussi en guerre contre la 5G, mais pour d’autres raisons et avec une approche différente. Dans des vidéos et posts sur les réseaux sociaux, il prend la posture du citoyen car non spécialiste de la question. Il tend vers le consensus de l’innocuité, malgré le besoin de nouvelles études. C’est plutôt l’empreinte écologique et le modèle énergétique qu’induit la 5G qui lui pose problème. À terme, il craint qu’elle participe à l’érosion du vivant. 

Pour appuyer son propos, il se réfère notamment aux résultats d’une étude menée par The Shift Project. Deux des responsables de ce think tank français ont co-écrit une tribune publiée dans les colonnes du Monde au début de l’année. On peut y lire : Avec ce déploiement (de la 5G, NDLR) la consommation d’énergie des opérateurs mobiles serait multipliée par 2,5 à 3 dans les cinq ans à venir.” 

Là encore, il y a débat. Sébastien Soriano détaillait les deux positions dans une interview au Monde : l’une consiste à dire que nous allons vers une surenchère des usages qui induira une consommation énergétique croissante, l’autre que la 5G est plus efficiente de par son architecture. Par sa voix, le gendarme des télécoms se positionne pour “plus de régulation” et une évaluation progressive de l’impact écologique et sanitaire, une approche qui n’est pas jugée pertinente par les opposants. 

Au début de l’année, plusieurs recours ont été déposés devant le Conseil d’Etat afin de suspendre l’arrêté et le décret des 30 et 31 décembre 2019, et ainsi stopper le déploiement de la 5G. Les recours ont été rejetés mais le Conseil d’Etat doit encore débattre sur le fond. Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’environnement, une des associations à l’origine des recours, résume le fondement de ces derniers : Nous souhaitons une étude complète sur les conséquences écologiques, sanitaire de la 5G avant son déploiement. Pas après. On mélange vitesse et précipitation. 

La 5G est considérée comme une des « technologies clefs » par Bercy, et une majorité de la classe politique. Le site de l’ARCEP parle d’une révolution qui se situe surtout du côté de l’internet des objets mais aussi des applications multiples comme la ville intelligente, l’agriculture connectée, l’industrie 4.0, le véhicule autonome, etc..

Un mirage pour Stéphen Kerckhove : Quand on gratte le vernis des vertus de la 5G, sur la e-santé, les voiture autonomes… on se rend compte que la raison principale est l’explosion du streaming. » Les usages futurs que permettront des débits jusqu’à dix fois plus élevés que  la 4G, une latence quasi nulle (2 millisecondes) et une fiabilité accrue sont controversés. Une problématique que Stéphen Kerckhove résume trivialement : “Si c’est essentiellement pour mieux consommer du streaming et du porno, est ce que ça vaut vraiment le coup ?

Une évidence ébranlée ?

La Convention citoyenne pour le climat est une des institutions mises sur pieds par l’exécutif en réponse à certaines revendications des gilets jaunes. Dans une lettre datée du 9 avril au Président de la république, le conclave de 150 citoyens tirés au sort a dénoncé une augmentation de la consommation énergétique due à la 5G sans sans réelle utilité (pas de plus-value pour notre bien-être). Dit autrement, miser sur l’hyperconnectivité a-t-il un sens quand on ne peut fournir suffisamment de protections aux soignants en temps de pandémie ? 

La question est d’autant plus pertinente que les points de frictions sont légions : menace d’espionnage industriel et sur le principe neutralité du net, aggravation de la fracture numérique et du déficit commercial du pays, coûts du réseau et éventuelle répercussion sur le consommateur…

Ce discours critique était peu audible car submergé par l’enjeu stratégique et industriel que représente la 5G, jusqu’à aujourd’hui ? Le patron du gendarme des télécoms défend la possibilité d’un débat public, ouvert et sans manichéisme : “Il ne s’agit pas d’être pour ou contre la technologie, mais de choisir ce que nous voulons en faire et comment nous nous assurons qu’elle se développe comme un bien commun. Faute d’évaluation au préalable, Stéphen Kerckhove souhaite de son côté que le monde d’après se réinterroge sur les évidences technologiques

Presque un écho au dernier discours solennel d’Emmanuel Macron. Après avoir annoncé le début du déconfinement au 11 mai, le Président de la république adjurait le pays à interroger le modèle de développement dans lequel s’est engagé notre monde

illustration : Charlotte Giordana

* L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé les radiofréquences comme cancérogènes probables pour l’homme.

** Nom donné par les militants anti-ondes à la révélation d’« arrangements » de certains fabricants de téléphones mobiles avec la réglementation. Il basait le niveau d’exposition aux radio-fréquences mentionné dans la notice des produits sur des tests réalisés en laboratoire aux conditions très différentes de la réalité des usages.