Employeur.se.s allemand.e.s cherchent main d’œuvre désespérément

Dans l’agriculture et l’aide à la personne, l’Allemagne a largement recours aux saisonnier.e.s et aux travailleur.se.s détaché.e.s d’Europe centrale et de l’Est. Si les frontières européennes sont fermées, exception leur est faite afin qu’ils et elles puissent venir travailler. Parfois au mépris de leur santé.

“Vu les mesures de précaution mises en place, il n’y a pas lieu d’avoir peur”, affirme Otmar König. Le conseiller juridique de l’Association des agriculteurs du Bade (Badischer Landwirtschaflicher Hauptverband) évoque ici la liste des mesures adressées aux entreprises agricoles allemandes qui emploient des travailleur.se.s saisonnier.e.s venu.e.s, pour la plupart, de Roumanie. Le 11 avril dernier, l’un d’eux a pourtant été retrouvé mort dans une exploitation agricole de Bad Krozingen, au sud-ouest de Fribourg-en-Brisgau. Testé positif au Covid-19 a posteriori, il est la première victime du coronavirus parmi les saisonnier.e.s étranger.e.s.

80 000 saisonnier.e.s supplémentaires d’ici mai

À cette période de l’année, l’asperge est la reine de la table outre-Rhin. Si le pays en est le premier producteur européen, les saisonnier.e.s d’Europe de l’Est viennent aussi pour les récoltes de betteraves, de salades et de fraises, qui s’étalent de mars à la fin de l’été. Et sur les 300 000 saisonnier.e.s à l’année, 90% viennent de l’étranger. Resté.e.s dans leur pays d’origine, le manque de main d’œuvre était jusque-là béant. Pour y remédier, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, a autorisé le 30 mars dernier les saisonnier.e.s européen.ne.s travaillant à l’étranger à faire fi de la fermeture des frontières. Plusieurs compagnies aériennes allemandes font depuis, des allers-retours entre la Roumanie et l’Allemagne. “Le 9 avril, 1 300 Roumains ont débarqué à l’aéroport de Karlsruhe. Rien que dans le Bade-Wurtemberg, 40 000 saisonniers sont attendus d’ici mai”, précise Jürgen Wippel, porte-parole du ministère des Affaires rurales et de la protection des consommateurs du Bade-Wurtemberg.

L’exil pour échapper à la pauvreté 

Alexandru*, travailleur associatif roumain vit à Berlin. Il connaît bien ces saisonnier.e.s qui font la renommée de l’asperge allemande. Ils et elles travaillent dix heures par jour dans les champs ou à la chaîne, à l’emballage de l’asperge. Aux conditions de travail difficiles s’ajoutent aussi la barrière de la langue. “Ceux qui viennent pour travailler, arrivent surtout des campagnes roumaines où il n’y a pas de travail. 9 euros de l’heure [le SMIC allemand est de 9,35 euros de l’heure depuis le 1er janvier 2020, NDLR], c’est quatre fois le salaire minimum roumain ! Même après que les intermédiaires qui les recrutent en Roumanie ont pris leur commission, ils sont largement gagnants. Et quand on voit la situation désastreuse des hôpitaux roumains… au moins ici, ils sont soignés !”, ironise Alexandru. Si la pauvreté de leur pays d’origine les pousse à l’exil, il note qu’ “en venant les chercher en pleine pandémie, l’Allemagne leur rappelle qu’en Roumanie, on est des ‘Européens de seconde zone’”

Les Pflegerinnen, elles, sont restées dans leur pays d’origine. Soins, ménage, cuisine, les Pflegerinnen sont à la fois des infirmières et des auxiliaires de vie. Elles seraient jusqu’à 500 000 en Allemagne et vivent avec les personnes dont elles s’occupent.“Elles sont pour la quasi-totalité des femmes et viennent de Pologne pour la plupart.”, précise Michael Isfort, chercheur à l’Institut allemand de recherches appliquées en soins infirmiers de Cologne (Deutsches Institut für angewandte Pflegevorschung Köln). Les places en maison de retraite – qui sont en Allemagne plus proches des EHPAD en termes de soins – étant coûteuses, le recours aux Pflegerinnen est courant.

 Légaliser et sécuriser la profession

Employées par des agences dans leur pays d’origine, les quelques 500 000 Pflegerinnen sont affectées dans un ménage allemand via une agence de placement. Étant donné les contrôles aux frontières, “seules celles qui disposent d’un contrat de travail peuvent se déplacer”, ajoute Michael Isfort. Or, celles-ci ne représentent qu’une partie des Pflegerinnen, leur activité n’étant pas encadrée en Allemagne. Pour éviter les frais d’agence, de nombreuses familles allemandes ne déclarent pas leur travail. Ce sont précisément elles, restées en Pologne, qui ne peuvent plus franchir la frontière. Alors que les mesures de déconfinement ont été annoncées par Angela Merkel, le retour au travail des proches des personnes nécessitant une aide reste à ce jour sans réponse. Au moment de tirer les conséquences de la pandémie et de repenser la prise en charge de la vieillesse, “les discussions concernant la légalisation et la sécurisation des Pflegerinnen pourraient reprendre. Il s’agirait qu’elles aient une structure et une assurance claire. Leur travail se fait dans des conditions très difficiles”, elles qui travaillent avec des personnes dépendantes, malades et parfois atteintes de démence, indique Michael Isfort. Une loi encadrant l’aide à domicile sur le modèle autrichien, en vigueur depuis 2007 pourrait alors voir le jour. En Autriche, les Pflegerinnen peuvent être directement employées par un ménage et disposent de davantage de garanties concernant leurs horaires de travail et leur salaire par exemple. D’ici là, les travailleur.se.s saisonniers et les Pflegerinnen mériteraient eux et elles aussi d’être applaudi.e.s.

*le prénom a été modifié à la demande de l’interlocuteur

Photo : Romain Michelot