Dans un contexte difficile, les Halles de Wazemmes se réinventent

A l’annonce de l’interdiction des marchés par le gouvernement le 23 mars, les Halles de Wazemmes et le marché du même nom, un des plus grands d’Europe, se sont vite organisés pour ne pas fermer. Depuis l’autorisation accordée par la préfecture, les Halles ont finalement rouvert leurs portes… en oscillant entre toutes les solutions possibles. 

“Nous, en tant qu’indépendants, si on veut survivre, on n’a pas le choix

Dessins au sol pour faire respecter les distances de sécurité, contrôles à l’entrée avec limitation de 100 clients à la fois, barrières pour séparer les commerçants des clients. Telles sont les mesures adoptées par les 23 commerçants des Halles à l’annonce, fin mars, de la réouverture du plus grand marché couvert de la région, qui a ouvert ses portes en… 1873.  Lorsque le gouvernement a décidé d’interdire les marchés, c’est tout un monde qui a tremblé. “Je comprends qu’il faille rester chez soi. Mais nous, en tant qu’indépendants, si on veut survivre, on n’a pas le choix”, souligne Jean-Charles Laforgue, membre de l’Association des commerçants des Halles de Wazemmes. Il a donc fallu user de stratagèmes pour laisser les Halles ouvertes. En seulement quelques jours, et pour une semaine, un drive piéton a été mis en place. Mais les commerçants ont vite été épuisés : il fallait faire des allers-retours entre les deux entrées des Halles (entrée commerçant et entrée client). La réouverture le 27 mars a donc été un soulagement pour tout le monde.

    Un nouveau système de livraison

    L’association a plus d’une carte dans sa poche pour se réinventer et ne pas laisser tomber les clients : un système de livraison interne aux Halles de Wazemmes a vu le jour le 7 avril. Le Galettoire, crêpier bien connu du marché couvert, a créé  le service de livraison Coup de Pouce, qui centralise les commandes et met à disposition des commerçants des voitures frigorifiées. La liste des producteurs, bouchers, boulangers et restaurateurs qui livrent est disponible ici. Sur les cinq euros que rapportent chaque livraison, 50 centimes sont d’ailleurs reversés au CHRU de Lille. 

    Une adaptation aux conditions difficiles 

    Les commerçants sont confrontés à bien des difficultés : énorme baisse de fréquentation des Halles, fournisseurs qui ne trouvent plus de chauffeurs pour livrer la marchandises aux restaurants, masques et gel hydro alcooliques manquants. Mais face à cela, la débrouillardise semble être le maître mot de tous. Et Jean-Charles Laforgue, aussi gérant de la pizzeria Molto, de déclarer : “A Wazemmes, on a l’habitude de pas être content, mais on a aussi l’habitude de se débrouiller.” Cristóbal Alvarado, gérant de l’épicerie-restaurant latino-américaine Mestizo, n’a toujours pas reçu les produits qu’il avait commandés avant l’annonce du confinement. Ils sont sans doute bloqués au marché international de Rungis, car les chauffeurs veulent de moins en moins livrer les restaurateurs. Certains produits n’arriveront sans doute pas. Mais face à ce problème de logistique, la solution est simple : s’approvisionner encore plus auprès des producteurs locaux de Wazemmes. “Faire des recettes d’ailleurs avec des produits d’ici”, telle est, de toute façon, la devise de ce chilien de 35 ans, arrivé en France il y a une dizaine d’années. 

    Faire plaisir aux clients coûte que coûte 

    Il sera en revanche plus compliqué pour Cristóbal de maintenir le même chiffre d’affaire qu’avant : il n’y a plus que les habitués qui commandent. “Normalement les gens viennent en touriste, ils sont curieux, ils veulent goûter”, regrette-t-il presque. D’ordinaire, 50 000 personnes s’y croisent chaque dimanche. Face à cela, les restaurateurs sont contraints de réduire leur production. Le pizzaïolo de chez Molto déclare qu’il s’est concentré uniquement sur les pizzas, et ne fait plus de desserts, ni de plats préparés. Même combat pour Cristóbal, qui ne fait plus que des empanadas – ces petits pains feuilletés farcis de viande traditionnels des pays d’Amérique latine. Alors, il n’ouvre son commerce que deux jours sur sept, à la fois pour faire plaisir aux clients, et pour limiter les risques de contamination. “Certains ont des masques, mais c’est vraiment pas la majorité”, souffle Jean-Charles Laforgue. Chacun fait avec les moyens du bord et la pharmacie du coin leur donne gracieusement du gel hydroalcoolique. 

    Pour les produits non écoulés, pas d’inquiétude, ils sont donnés à La Croix Rouge, aux Restos du Coeur, et à la tente des Glaneurs, une association de redistribution solidaire alimentaire. Jean-Charles, de chez Molto, cuisine quant à lui des pizzas qui sont livrées ensuite dans les hôpitaux de Lille.  De son stand, il plaisante : “Ça fait drôle de voir Wazemmes comme ça. D’habitude, c’est vivant. Là, on se croirait à Paris, dans le 16ème à 6h du mat.” Dans la voix, on sent la nostalgie d’une période où les gens flânaient entre les étoffes aux couleurs flamboyantes respirant les odeurs des quatre coins du monde. Personne ne sait quand le marché renouera avec son passé mais les commerçants peuvent au moins se targuer d’avoir des idées, même dans les pires périodes…

    Photo : Les Halles de Wazemmes avant le confinement / Philippine Oisel