Taïwan gestionnaire revendique une place à la table des négociations

C’est un des pays les moins touchés par le Covid-19. Dans un monde qui l’ostracise, Taïwan pourrait bénéficier d’une nouvelle image au sortir de la crise. Celle d’une île organisée, moderne et solidaire. Et si cela pouvait lui apporter une reconnaissance internationale et davantage d’alliés diplomatiques, elle ne les refuserait pas. 

Carte Taiwan - Enzo Dubesset

“Je crois que notre système fonctionne très bien ! On peut toujours aller en cours et au travail et tout le monde porte des masques.” Yu Chun, étudiant en géologie à Taoyuan, dans le nord de Taïwan, est loin d’être le seul à saluer la gestion du coronavirus par son gouvernement. Pour Barthélémy Courmont, directeur de recherche à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et spécialiste des questions politiques et sécuritaires en Asie du Nord-Est, “Taïwan est, de fait, le pays qui a le mieux géré la crise”. Pourtant, l’île de 23,7 millions d’habitants n’était pas à l’abri de la catastrophe. Plusieurs millions de Taïwanais traversent régulièrement le bras de mer qui la sépare de la Chine continentale, où le Covid-19 a fait son apparition. Pire, le 31 janvier dernier, c’est à Taipei, la capitale, que le navire de croisière “Diamond Princess” faisait escale avant de rejoindre le Japon et révéler des dizaines de cas de coronavirus à son bord.

Gestion et stratégie made in Taipei

Près de trois mois plus tard, la gestion sanitaire taïwanaise est passée par là et les chiffres parlent d’eux-mêmes. 426 cas, 6 morts, 0 jour de confinement. Un bilan exemplaire qui permet à Taïwan de se positionner en puissance sanitaire et – pourquoi pas – se faire une place plus brillante à l’international. L’île de Formose, revendiquée par Pékin comme une province chinoise, n’est aujourd’hui reconnue que par 15 pays. “La manière dont on est vu dans le monde est en train de changer, croit percevoir Yu Chun. Depuis le début de la crise sanitaire, les États-Unis et quelques États d’Europe ont commencé à parler de nous comme un ‘pays’.” Cette évolution sémantique profite pleinement à la démocratie taïwanaise, qui compte bien trouver d’autres alliés dans la crise. 

Le 1er avril, le ministère des Affaires étrangères (MOFA) a annoncé être prêt à aider matériellement le reste du monde. Alors que, sur l’île, l’épidémie semble contenue, le gouvernement a promis une livraison de masques massive… à ses alliés diplomatiques, d’abord. En première ligne, les États-Unis, de plus en plus proche de l’île depuis l’élection de Donald Trump et son animosité exacerbée envers la Chine. 100 000 masques par semaine pour Washington, donc, et 2 millions de protections supplémentaires pour soutenir les soignants américains. L’Europe, elle, “puisqu’elle partage les mêmes valeurs que Taïwan” aura droit à 7 millions de masques, s’est engagée Taipei. “Compte tenu de l’évolution de la crise et des capacités de Taïwan, nous envisageons d’apporter une assistance plus soutenue à nos alliés diplomatiques pour les aider à surmonter la situation”, a ajouté le MOFA. 

“Miser sur le soft power”

Bien que Taïwan soit traditionnellement très présent dans les missions d’aide humanitaire, la situation présente est éminemment politique. “Taïwan n’est pas membre de l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), rappelle Barthélémy Courmont. Le gouvernement mise donc sur le soft power ; fait don de masques pour essayer de convaincre un nombre grandissant d’États que Taïwan mérite sa place dans les instances internationales et met en avant sa capacité de gestion de crise, déjà démontrée.” Car le pays n’en est pas à sa première crise sanitaire. En 2003, l’épidémie de SARS l’avait ébranlé. Leçons retenues. Fermetures des frontières avec la Chine continentale, traçage numérique et systématique des cas confirmés, dépistage automatique des personnes ayant croisé la route des malades. Pour le Covid-19, pas de tergiversations. 

Pub NYT

#TaiwanCanHelp (Taïwan peut aider). Des réseaux sociaux jusque dans les pages publicité du New York Times, la population se mobilise. Et il semble que l’aura de Taïwan a déjà gagné les esprits. En France, 72 parlementaires et une poignée de chercheurs, dont Barthélémy Courmont, ont lancé, le 31 mars, un appel : “L’OMS a besoin de Taïwan, tout comme Taïwan a besoin de l’OMS.” Taipei y a perdu son siège d’observateur en 2016, sous la pression de Pékin, lors de l’accession au pouvoir de la présidente Tsai Ing-wen, ouvertement indépendantiste. Dans L’Obs, le collectif prône sa réintégration. Prudente, l’OMS répond : “C’est aux États membres que revient le droit de discuter de l’adhésion de Taïwan, pas à l’Organisation.” Déjà, la Chine riposte à coups de campagnes de désinformation. À l’image de Barthélémy Courmont, beaucoup espèrent, tout de même : “Les chances sont très réduites mais si un nombre important d’États fait pression sur la Chine pour que Taïwan ait une vraie place, cela pourrait lui être profitable.”

Illustration : Marion Serrano

Carte : Enzo Dubesset

Capture d’écran : publicité financée par des citoyens taïwanais et parue dans le New York Times, partagée sur la page Facebook de la présidente Tsai Ing-wen.

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