Au sourire d’un vieil inconnu

Perché au 5e étage de votre immeuble, vous aviez l’air d’être sur votre balcon comme sur le dernier îlot de sûreté au monde. À n’en avoir que faire des discours politiques du moment. Le président renonce à obliger les personnes âgées à rester chez elles à la fin du confinement et moi, je vous imagine rire devant votre télé. Qui aurait l’audace de penser qu’on pourrait vous maintenir enfermé tout l’été, vous, qui avez pour seule envie de retrouver le visage de votre progéniture, dans lequel l’avenir se dessine ? Vous, pour qui liberté rime avec hippies et rock’n’roll.

S’ils ont bien compris qu’une telle discrimination reviendrait à restreindre de façon injuste les libertés fondamentales, ils en appellent désormais à votre responsabilité individuelle. Le professeur Jean-François Delfraissy, président du conseil scientifique Covid-19, n’a pas hésité à en rajouter une couche : “Les personnes au-dessus de 65 ou 70 ans” font partie des “18 millions de personnes les plus à risque de développer une forme grave [de Covid].” Vous n’avez pas l’air excédé par ces discours. Mais laissez-moi l’être pour vous.

La solitude est sans doute plus mortelle encore que ce virus, l’auraient-ils déjà oublié ? Mais je sais que vous résistez à tout ça. Vous résistez parce que vous m’avez souri. Au fond de moi, j’ai peur que vous ayez soufflé vos 70 ou 75 bougies, seul face à des photos de gens qui ont été si importants pour vous. J’ai peur que vous pensiez que demain ne vaut pas plus qu’aujourd’hui et que s’il fallait que tout s’arrête, ce ne serait pas si grave. Mais votre sourire aurait suffi à rassurer n’importe qui. Mélangé à vos rides, il racontait toutes les journées, décennies et périodes de votre existence, avec la mélancolie de ceux qui regardent les jeunes gens qui ont encore la vie devant eux. 

Peut-être que vous avez une fille, ici ou ailleurs, qui vous a installé une de ces applications pour maintenir le contact à distance ? Je ne fais que des suppositions. Je vous ai imaginé du haut de mes 20 petites années. J’ai osé imaginer la vie de quelqu’un qui pourrait presque deviner la mienne sans soucis. Ne m’en voulez pas. Je voulais que vous soyez autre chose que  “le Français sur 7 qui a plus de 70 ans”. Si vous n’avez pas de fille qui s’inquiète de vous, sachez que je suis la fille de l’autre bout de la rue. Et que je pense à vous. 

Illustration : Quentin Blondeau