Gestion de l’eau : face au Covid-19, la Guadeloupe à sec

L’eau qui ne coule pas du robinet : c’est le quotidien des Guadeloupéens depuis presque 30 ans. Cela fait plusieurs semaines que les coupures sont de plus en plus longues dans certaines communes. La présence du COVID-19 aggrave la situation et les inquiétudes des habitants. Dans ce contexte, plusieurs associations locales demandent la mise en place d’un plan d’urgence.

“Là on n’a pas eu d’eau pendant 15 jours. C’est plus que d’habitude, alors que c’est la période où on en a le plus besoin”, explique Dyna, résidente de Saint François. Avec son amie Laury, elles habitent la commune située sur l’Île de Grande-Terre. Comme pour de nombreux résidents, cette situation leur est quotidienne. L’eau est disponible seulement quelques heures toutes les semaines, voire tous les 15 jours. 

La commune, dont le système de distribution est géré par le Siaeag (Syndicat Intercommunal d’Alimentation en Eau et d’Assainissement de la Guadeloupe), a enregistré un record de 22 jours de coupure, en plein confinement. Alors qu’il faut lutter contre la propagation du coronavirus, les gestes sanitaires comme se laver les mains demandent une organisation quotidienne. “Certains ne se douchent pas. D’autres attendent qu’il pleuve pour stocker l’eau”, constate Laury.

Citernes et bouteilles d’eau, des alternatives indispensables

La plupart des habitants utilisent des citernes pour conserver l’eau, et se rendent régulièrement avec des bidons dans les points d’approvisionnement mis en place par la préfecture pour se ravitailler. “La dernière fois on a dû sortir deux heures sous le soleil pour remplir les bouteilles”, affirme Dyna.

Laury reprend : “L’eau de la citerne nous sert pour nettoyer le logement. Pour la douche et les toilettes on achète des bouteilles.” Chez son amie Dyna, le souci d’économie est également présent : la douche est repoussée, et “prise le plus rapidement possible”. Ce qui est stocké dans le réservoir sert en priorité à laver le linge et faire la vaisselle.

Si Laury et Dyna disposent d’un tel équipement dans leur logement, ce n’est pas le cas de tous. “35% à 40% des maisons n’en ont pas dans la commune”, estime Laury. Dyna précise : “Tout le monde ne peut pas se le permettre.” Il faut en effet débourser minimum 1500 euros pour en installer chez soi. 

Il y a bien des “tours d’eau” (programmes d’approvisionnement des communes à tour de rôle), mais ceux-ci ne sont pas respectés. Il reste alors l’unique solution d’acheter des packs, avec des coûts supplémentaires : 60 euros par mois pour la famille de Laury, en plus des factures à payer au Siaeag. L’annonce du confinement a d’ailleurs provoqué une ruée sur ces produits à St François. 

Un plan d’urgence demandé par des associations 

Inquiètes de la situation, plusieurs associations de défense des usagers réclament la mise en place d’un plan d’urgence pour améliorer la situation. “Nous sommes dans une situation de risque sanitaire.”, s’alarme Harry Olivier, président de la Fédération des Associations des Usagers de l’Eau de Guadeloupe (FADUEG). “Cela impacte toute la vie. On demande le lavage régulier des mains, mais comment faire?”

Ludovic Tolassy, porte-parole du collectif Moun Gwadloup (mouvement menant des actions pour l’équité sociale en Guadeloupe) demande lui aussi le déclenchement du plan “Orsec-Eau Potable” par la préfecture.

Ce dispositif mis en place par le Ministère de l’Intérieur permet de faire face à des situations de crises, notamment “lorsque le réseau public (…) de distribution est affecté par des ruptures qualitatives et/ou quantitatives de plus ou moins longue durée, quel que soit l’évènement qui en est la cause”, selon les instructions du gouvernement.

Interrogée, la préfecture affirme avoir mis en place des actions au cours des dernières semaines afin de remédier à la situation. Depuis le 18 mars, plusieurs points d’approvisionnement ont été mis en place, ainsi que des distributions de bouteilles organisées dans les zones les plus touchées par la pénurie. 

Des dispositifs insuffisants aux yeux de Ludovic Tolassy : “Depuis 2017, Philippe Gustin, le préfet, a eu des instructions interministérielles pour le plan Orsec pour l’eau potable. A ce jour, l’ARS et la préfecture ne l’ont jamais mis en place. C’est maintenant qu’ils essayent de bouger, mais les mesures ne sont pas adaptées.

La qualité de l’eau, non potable, mise à disposition dans les points d’approvisionnement est également mise en doute, du fait de l’éventuelle présence de produits toxiques comme la chlordécone, un pesticide hautement cancérigène.

70% de l’eau potable perdue avant utilisation

Le contexte met en lumière une réalité vécue par beaucoup de Guadeloupéens depuis trente ans. Les coupures sont devenues la norme, à cause d’un réseau de distribution vétuste et d’un système de gestion complexe. Jusqu’à 70 pour cent  de ce qui est produit est perdu avant d’arriver au robinet. L’archipel dispose pourtant des ressources naturelles suffisantes pour répondre aux besoins de consommation.

Source : Observatoire de l’eau de Guadeloupe

La situation est un casse-tête pour les autorités depuis plusieurs années : en 2017 un rapport parlementaire qualifiait le sujet de “crise systémique”. Un plan Eau Guadeloupe a été mis en place par le gouvernement, avec pour objectif une amélioration d’ici 2022.

L’espoir de voir la situation changer semble pourtant compromis par des contraintes financières. Les régies (des structures intercommunales) chargées de la distribution connaissent des problèmes budgétaires, ce qui retarde  l’amélioration du système. A titre d’exemple, le Siaeag (dont dépend la commune de Saint François), a fait l’objet d’un rapport de la Cour des Comptes en 2018. Cette dernière estime son budget déficitaire de 31 millions d’euros. Son ancien président a, par ailleurs, été condamné en 2019 pour détournement de fonds publics. Contactée, l’entreprise n’a pas donné suite aux demandes d’entretien. 

Un changement de système nécessaire?

Il y aurait pourtant une solution, selon Harry Olivier. Il réclame une fusion de l’ensemble des cinq régies en “un système unique, qui prendrait tout en charge, avec un projet global et des moyens matériels suffisants. Il faut un réseau organisé, qui permet aussi d’assurer une maintenance”.

En attendant, les habitants s’organisent pour faire entendre leur voix. “La distribution de l’eau n’est pas une faveur, c’est un droit”, rappelle Ludovic Tolassy. Certains résidents utilisent les réseaux sociaux pour partager leur expérience, et des actions judiciaires ont été lancées ces dernières années par la FADUEG pour “absence d’eau”. La plupart n’ont, à ce jour, pas encore été jugées.

Photo : Dyna K.

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