Ce que disent les épidémies de notre société

2020 marque la rupture. Elle est politique, historique voire philosophique car des mesures strictes de confinement sont prises en Europe et dans le monde. Des historiens, anthropologues et philosophes nous éclairent sur ce que les crises sanitaires disent de notre société.

Quarantaines, contrôles militarisés des déplacements ou passeport de santé. Ces mesures sanitaires restrictives font étrangement écho à notre situation actuelle. Elles ont pourtant été mises en place il y a presque sept siècles, lors de la Peste noire qui sévit de 1347 à 1350. Cette épidémie décime au moins un tiers de la population européenne et marque profondément le Vieux Continent.

Mais les démocraties représentatives et le libéralisme économique qui s’affirment au XIXème siècle rendent ces mesures sanitaires contraires à leur principe fondamental : la liberté. Les gouvernements européens décident d’abandonner ces dispositifs et optent pour l’isolement des malades et l’inspection systématique des personnes fraîchement arrivées par bateaux. L’historien spécialiste des épidémies, Patrice Bourdelais, précise qu’il s’agit de l’ancêtre du système de “cluster” que l’on connaissait au début de l’épidémie du Covid-19. Mais la donne change cette année et les restrictions de libertés, au nom de la santé de tous, réapparaissent.

Le Covid-19 représente un défi que l’on ne supporte pas

Pour l’historien de la santé Olivier Faure, ces mesures sanitaires restrictives “puisées dans un passé lointain” traduisent “une intolérance totale à la maladie et à la mort, devenues moins omniprésentes”. C’est pourquoi, explique-t-il, “le Covid représente un défi que l’on ne supporte pas”. Le philosophe André Comte-Sponville regrette, quant à lui, au micro de France Inter, que notre modèle sociétal fasse de la santé l’enjeu principal de notre existence. Il se questionne alors : pourquoi notre priorité ne serait pas le bonheur, la liberté, la justice ?

Parce que refuser de mettre la vie de tous au cœur des préoccupations semble difficilement tolérable sur le plan politique. Pour l’historien Olivier Faure,sauver la Vie, sans distinction et à n’importe quel prix, est devenu l’Alpha et l’Omega de la politique”. C’est pourquoi de nombreux gouvernements ont refusé d’appliquer, en réponse au Covid-19, l’immunité collective. Cette méthode consiste à laisser le virus circuler afin que les défenses immunitaires de chacun puissent se développer, au détriment des plus fragiles.

Pour Didier Fassin, anthropologue et directeur d’études à l’EHESS, la santé parvient à faire consensus au sein de l’opinion publique car elle invoque la justice sociale. Le chercheur explique que la santé est devenue, au fil du temps, une valeur collective, un bien public. Mais le risque serait, à long terme, de renoncer à certaines libertés individuelles. Selon l’historien Patrice Bourdelais, le danger amène toujours les populations à accepter un contrôle plus étroit [NDLR : des autorités], mais des mesures d’exception qui ne disparaissent pas toutes une fois l’épidémie dissipée”.

Après les épidémies, de nouvelles sociétés ?

La pandémie du nouveau coronavirus a vu naître de nombreux élans de solidarité notamment envers le personnel soignant ou les personnes vulnérables. Elle a aussi intensifié les débats concernant le modèle capitaliste de notre société. Certains intellectuels ou citoyens espèrent voir advenir, après l’épidémie, une société nouvelle, plus soucieuse de l’écologie et moins individualiste. Pourtant, Olivier Faure n’y croit pas : “malgré les énormes ravages [de la Peste], elle n’a pas mis en cause les régimes politiques existants, ni empêché la mise en place de la monarchie absolue.” Et lorsqu’on se penche sur d’autres maladies qui marquent l’histoire, le choléra et la tuberculose n’ont pas empêché le développement de l’économie et de la société capitaliste”.

Patrice Bourdelais est de cet avis. Pour lui, de nouvelles sociétés ne naissent pas des épidémies. Au contraire, elles sont l’occasion pour les autorités publiques, religieuses, politiques ou professionnelles de tenter d’en sortir renforcées”. En 1832, le choléra fait plus de 100 000 morts en France et “les Républicains accusent les Royalistes d’être à l’origine de l’épidémie. Chacun des grands partis politiques cherche à montrer qu’il a eu un comportement responsable et clairvoyant” pendant la crise sanitaire. Il compare cette situation à celle que nous connaissons aujourd’hui : la majorité veut montrer que toutes les mesures ont été prises en fonction de l’état des connaissances, et l’opposition déplore des décisions trop tardives, des masques insuffisamment nombreux. Chacun tente d’instrumentaliser l’épidémie à son profit.”

Les épidémies passées ont également permis de faire le bilan des systèmes de santé nationaux. Alors qu’en 1870 réapparaît le fléau de la variole, des bureaux municipaux d’hygiène sont créés afin de rendre systématiques les vaccinations. Les médecins ont l’obligation d’y déclarer les cas pour que les autorités confinent les quartiers où se développe la maladie. Plus récemment, en 1969, la pandémie de grippe de Hong-Kong” qui fait 31 000 morts en France, provoque “une production de vaccins plus industrialisée puis une vaccination gratuite pour les personnes de plus de 65 ans”, explique Patrice Bourdelais. Alors, si une nouvelle société n’est peut-être pas à espérer, des leçons sanitaires et philosophiques méritent réflexion. 

Illustration : Nuria Martin