Le Tchad débarrassé de Boko Haram ?

Le président de la République du Tchad Idriss Déby Itno a annoncé samedi 4 avril une victoire triomphante de son armée face aux combattants de Boko Haram. Les djihadistes auraient été chassés du pays dans le cadre d’une opération militaire menée dans la province du Lac. Un résultat remarquable qui soulève quelques questions.

“Il n’y a pas un seul Boko Haram aujourd’hui au Tchad. Le ton grave et vêtu d’un treillis militaire, Idriss Déby Itno a annoncé le 4 avril dernier la victoire de ses soldats à la télévision tchadienne. Ils se battaient depuis fin mars contre les combattants djihadistes dans la zone du Lac Tchad, à la suite d’une attaque particulièrement meurtrière de Boko Haram sur la presqu’île de Bohoma. Survenue le 23 mars, elle avait causé la mort d’au moins 98 militaires tchadiens, un bilan sans précédent pour cette armée. 

Pas question pour le président de la République du Tchad de laisser ce raid impuni. Dès le lendemain de l’assaut, Idriss Déby a quitté le costume de président pour l’uniforme de chef des armées, et s’est rendu sur les rives du Lac pour y installer son QG et diriger la riposte. L’opération colère de Bohoma était lancée. D’après le bilan officiel, les combattants de Boko Haram ont été chassés de la partie tchadienne du Lac et un millier d’entre eux ont été tués, contre seulement 58 soldats tchadiens. Un succès inédit pour une offensive anti-djihadiste au Sahel.

Boko Haram est très actif dans le bassin du Lac Tchad, où il est établi depuis une dizaine d’années. /Carte : Justine Maurel

Coup de force, ou communication bien rodée de la part de Déby ? À première vue, ces informations paraissent crédibles, puisque l’armée tchadienne est considérée comme l’une des plus expérimentées du Sahel. Elle est d’ailleurs un appui majeur pour les soldats français de la force Barkhane, qui luttent contre les groupes armés terroristes dans la zone. Pour Corentin Cohen, docteur en sciences politiques et spécialiste de Boko Haram, l’opération colère de Bohoma semble avoir été pensée pour éviter toutes représailles de l’ennemi : L’offensive a eu lieu juste avant la saison des pluies, une période qui rend beaucoup plus difficile un certain nombre de mouvements dans la région. Évidemment ça a un effet, puisque ça désorganise Boko Haram et ça les force à se réorienter. 

Un succès déroutant

Pour autant, les déclarations de Déby sont à relativiser. En prenant la figure du guerrier au plus près de ses soldats après la déroute du 23 mars, le président tchadien a voulu redorer son image et celle de son armée. Celle-ci tient une place particulièrement importante dans la société tchadienne depuis l’arrivée au pouvoir de Déby par la force en 1990. Elle est le pilier du régime, de plus en plus contestée ces dernières années. La victoire triomphante contre Boko Haram tombe ainsi à point nommé pour le chef d’Etat, si bien qu’elle pose la question de la véracité du bilan officiel. 

Pour ne rien arranger, des zones d’ombres entourent cette attaque. Le 18 avril, le Procureur de la République Youssouf Tom a annoncé le suicide de 44 djihadistes qui avait été fait prisonniers au moment de l’offensive dirigée par Déby. Ces chiffres sont en partie invérifiables, explique Corentin Cohen. Dans le cas de Boko Haram, je n’ai pas le souvenir de suicides de masse. Si ça se trouve ils n’ont jamais existé.” Les autorités tchadiennes auraient pu inventer cette histoire après avoir gonflé le nombre de prisonniers faits lors de l’intervention armée. La seule façon de ne pas perdre la face au moment de les présenter à la justice”, pour Bulama Bukarti, spécialiste de Boko Haram à l’Université de Londres, interrogé par l’AFP

La lutte est loin d’être terminée

Quoi qu’il en soit, la lutte contre Boko Haram dans le bassin du Lac Tchad est loin d’être terminée, prévient l’ONG International Crisis Group (ICG). Une coordination entre les pays membres de la Force multinationale mixte* est indispensable pour chasser définitivement la secte djihadiste dans cette région où la présence des Etats est très limitée. Or, le Tchad a agi seul lors de l’opération colère de Bohoma, ce dont s’est agacé Idriss Déby. 

Si les combattants de Boko Haram ont réellement été chassés de la partie tchadienne du Lac, comme l’affirme Déby, le groupe est encore actif au Nigeria, notamment dans l’Etat du Borno, d’où il est originaire. Par ailleurs, “une sorte d’entente, peut-être un échange d’armes, pourrait avoir été établi entre les deux factions** du groupe lors de l’attaque du 23 mars”, selon Corentin Cohen. Un rapprochement qui pourrait lui permettre de revenir en force.

Photo : André Kodmadjingar/VOA

*Créée en 2015, elle regroupe les armées du Bénin, le Cameroun, le Niger, le Nigeria et le Tchad. Elle vise à coordonner les actions pour lutter contre Boko Haram dans le bassin du lac Tchad. 

** L’une d’elle est affiliée à l’Etat islamique (Iswap), l’autre est sous les ordres d’Abubakar Shekau.