Confinés à 15 000 kilomètres de chez eux

Ils avaient prévu de ne rester que quelques semaines dans l’hexagone. Mais le coronavirus est arrivé, les vols à destination de Tahiti suspendus, et les quelques semaines sont devenues des mois. 

“Tout ceux qui sont en France, bah restez-y”, résume Tamatoa Misheler, masseur traditionnel, installé sur l’île de Tahiti depuis 20 ans. Comme lui, ils seraient environ 400 à être toujours bloqués en métropole. Ils sont venus pour voyager, voir de la famille, ou pour le travail, et ont été pris de court par le coronavirus. Leurs vols retour ont été annulés et leur séjour dans l’hexagone prolongé contre leur gré de plusieurs semaines.

Tamatoa Taurii, 26 ans, devait rentrer à Tahiti le 20 mars. En vacances avec sa compagne, ils ont appris deux jours avant leur retour que leur vol était annulé. “Nous avons campé à Roissy dans l’espoir de rentrer avec la compagnie Air Tahiti Nui, sans succès”, explique-t-il. Après avoir été hébergés à Nanterre chez une “militaire tahitienne qui a eu pitié (d’eux)”, ils ont rejoint de la famille à Clayes-sous-Bois (Yvelines). 

Depuis les premiers cas de coronavirus en Polynésie française, le gouvernement local a demandé à ses ressortissants de ne pas rentrer dans le Pacifique. Si la stratégie semble payante, avec seulement 58 cas recensés au 28 avril (et aucun décès), les polynésiens restés en métropole se sentent abandonnés. Ils se sont regroupés sur un groupe Facebook pour se faire entendre : “La France a fait revenir tous ses ressortissants dans le monde. On a demandé la même chose à la Polynésie, elle nous l’a refusé”, s’énerve Tamatoa Misheler. Tamatoa Taurii complète : “Jusqu’ici le seul message que nous avons reçu du gouvernement c’est un communiqué du président nous demandant de rester confinés ici, en France.”

Priorité au fret médical

Plus de 15000 kilomètres séparent Paris et Papeete / Carte : Enzo Dubesset

Par des emails et sur les réseaux sociaux, tous tentent de faire réagir les autorités. Depuis début avril, des vols “pour assurer la continuité territoriale” ont été mis en place entre Paris et Papeete, la capitale de la Polynésie française. Cependant, comme l’a expliqué Eric Requet, le secrétaire général du Haut-commissariat (équivalent du préfet), la priorité c’est le fret médical. Avec un vol tous les dix jours, des besoins en masques et en tests (une centaine sont effectués chaque jour en Polynésie), les places dans les avions sont limitées.

Le 22 avril, un premier vol transportant des passagers a eu lieu. Ils étaient 25 à bord, tous étant venus en métropole pour des raisons sanitaires (les soins ne sont pas tous disponibles à Tahiti), ou accompagnant une personne dans cette situation. Yolenne Huet faisait, avec son fils Keran, partie des passagers. Elle raconte : “Il y a eu pas mal de rebondissements, et le week-end précédent notre retour, on nous a annoncé que nous faisions partie des passagers.” Dépistés avant le vol, ils sont finalement arrivés le 23 avril au matin à Tahiti. “Des gendarmes et bus nous attendaient sur le tarmac pour nous conduire au centre d’hébergement des étudiants de Punaauia”, explique-t-elle. Leur confinement doit durer 21 jours, à l’issue duquel ils seront de nouveau testés.

Pour les autres, le séjour en France pourrait se prolonger d’au moins plusieurs semaines. Tous sont dans l’incertitude la plus totale. “Honnêtement j’ignore comment tout va se dérouler, se désole Tamatoa Tauarii. On a l’impression que le gouvernement n’est pas pressé de nous ramener.”

“C’est juste insupportable d’être aussi loin et de ne pouvoir rien faire”

A 15 000 km de là, l’incompréhension plane aussi. Ketsia Soussi travaille dans l’administration. Son fils, en fin d’études de commerce, est bloqué en France. Comme lui, ils sont plusieurs centaines d’étudiants à être confinés en métropole. “Ils ont été abandonnés ! Dans des moments pareils, le regroupement familial est vital, se désole cette mère de 48 ans. C’est juste insupportable d’être aussi loin et de ne pouvoir rien faire.” Elle appelle au rapatriement des ressortissants polynésiens et à la réquisition des nombreux hôtels vides de touristes pour les mettre en quatorzaine.

Le 20 avril, la ministre des Outre-Mer, Annick Girardin, a annoncé le lancement d’un recensement des étudiants en mobilité dans l’hexagone souhaitant rentrer sur le territoire, via un formulaire électronique. A plusieurs reprises, cette dernière, tout comme le gouvernement polynésiens, ont été interpellés par des députés prônant le rapatriement des ressortissants polynésiens. En attendant un retour “au pays”, la patience est de mise. Comme l’a rappelé le président Edouard Fritch le 7 avril dernier : “Plus vite nous stopperons la progression du virus, plus vite vous rentrerez et plus vite nous nous reverrons.”

Illustration par Nuria Martin

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