Privés de touristes, les éleveurs nomades Kirghizes risquent de s’appauvrir

 

Avec la fermeture des frontières pour cause d’épidémie de COVID-19, les éleveurs nomades kirghizes se divisent en deux catégories. Ceux qui continuent tant bien que mal leurs activités traditionnelles et ceux qui, dépendant d’un secteur touristique au point mort, risquent de tomber dans une plus grande précarité.

 

D’ordinaire, c’est au mois d’avril que les nomades commencent leurs transhumances de la ville vers les montagnes. Mais, depuis le 25 mars et la proclamation de l’état d’urgence par le gouvernement, les déplacements ne se font que sur dérogation et les principales villes, dont la capitale Bichkek, sont soumises à un couvre-feu. Les transhumances, (qui se font sur autorisation des autorités locales) passent au second plan et les bergers ont l’ordre de rester à la maison.

Dans ce petit pays d’Asie centrale, près de la moitié des six millions d’habitants travaille dans le secteur agricole, dont 250 000 qui élèvent du bétail (1). Impossible pour eux de faire paître leurs troupeaux par télétravail. C’est donc tout un pan de l’économie qui se retrouve à l’arrêt jusqu’à nouvel ordre. Pour l’instant, aucune annonce de Bichkek n’a été faite concernant les transhumances et malgré un nombre de victimes relativement faible – 700 cas et 8 décès officiellement recensés – les mesures de confinement ont été prolongées jusqu’au 30 avril afin d’éviter la saturation des hôpitaux du pays, souvent mal équipés.

Dans les villages, le confinement ne perturbe pas les activités pastorales

La réalité sur le terrain semble pourtant bien loin des mesures drastiques imposées par le gouvernement. Fabien Selosse collabore depuis cinq ans avec des bergers pour son agence d’écotourisme, Nomad’s land. Depuis le début de la crise, il est confiné à Bichkek mais reste en contact régulier avec ses partenaires. Les retours qu’il reçoit de ces éleveurs montrent que, chez eux, le vent de panique qui a accompagné l’épidémie à ses débuts s’est dissipée.

Dans les villages de montagne, la vie continue sensiblement comme avant. Les quelques policiers qui font appliquer les règles de confinement connaissent bien souvent personnellement un éleveur qui pâtit directement de ces règles. À en croire Fabien Selosse, les autorités détournent les yeux – parfois moyennant finance –  et laissent l’activité pastorale se dérouler comme si de rien n’était. Quant à l’épineuse question de la transhumance, pour lui, elle sera vite réglée : “Les bergers font souvent partis de l’administration locale, ils sont donc en mesure de décider eux même des dates de transhumance.” Pas question donc, d’attendre le dé-confinement de tout le pays.

Le tourisme, un choix à double tranchant

Si pour lui la grande majorité des éleveurs ne sera pas durablement impactée par la pandémie, Fabien Selosse avoue s’inquiéter pour la minorité des éleveurs kirghizes qui ne vivent plus de leur cheptel mais des touristes qu’ils réussissent à attirer chez eux. En effet, ces dernières années, le développement rapide du secteur – 5% du PIB en 2019 – a poussé de nombreux nomades à vendre moutons et chevaux pour investir dans les yourtes et accueillir un maximum d’étrangers.

Jusque-là, ce phénomène a été très positif pour les éleveurs, qui forment une des classes sociales les plus pauvres du pays. Dès lors, explique Fabien Selosse, l’enrichissement rapide de quelques éleveurs a produit un effet mimétique conduisant de plus en plus de Kirghizes à tenter ce pari, particulièrement dans les zones les plus touristiques, comme au lac Son Koul, au centre du pays. “Aujourd’hui, Ils sont complètement dépendants des touristes et risquent de tomber dans une situation très précaire”, alerte-t-il. 

Un avenir incertain

Ce choix, Akilbek Abdijaparov et sa femme l’ont fait il y a plusieurs années. Dans leur camp de yourtes, près de Naryn, dans le sud du pays, il n’y a plus que quelques vaches, pour le folklore, et un cheval, pour les déplacements en montagne. Avec une poignée de cas de COVID-19 dans son district, l’épidémie de coronavirus semble bien lointaine pour Akilbek. Quand on évoque le sujet, l’ancien berger assure avec confiance que “tout ira bien cet été”. La crise sanitaire ne l’a pas empêché d’aller installer ses yourtes dans les alpages à la fin du mois d’avril. Deux semaines de retard seulement, par rapport à l’année dernière.

Pourtant, derrière ces abords optimistes, son été est bel est bien incertain. Il déplore déjà l’annulation de “quatre gros groupes de touristes”, des groupes en voyage organisé, qui représentent l’essentiel de ses revenus. Ils devaient arriver en fin d’été et lui rapporter 300 000 soms, soit l’équivalent de 3 400 euros. C’est presqu’un tiers des 12 000 euros qu’il déclare gagner de la fin du mois de mai à la fin septembre, son unique source d’argent pour l’année. Comme tous les nomades, les moyens de subsistance d’Akilbek pour l’hiver dépendent de son activité économique estivale.

Pour limiter les effets de la crise, un plan d’action d’urgence a été annoncé par le gouvernement dès le 30 mars. Nurzada Eralieva, cadre en charge du tourisme au ministère de la culture, l’assure : “ Nous soutiendrons l’ensemble des acteurs de l’industrie touristique.” Les modalités d’accès à de telles aides restent pour l’instant inconnues mais une chose est sûre, l’ampleur de la crise sur le jeune secteur touristique kirghize sera profonde. Nurzada Eralieva estime qu’il faudra “au moins deux ans pour ramener le tourisme au Kirghizistan au niveau de 2019”. Un retour de bâton brutal pour tous les éleveurs qui ont succombé au charme des voyageurs… au prix de leur autonomie.

(1) En 2009, 46% de la population travaillait dans le secteur agricole selon le recensement par catégories socio-professionnelles effectué par la République kirghize effectué en 2009. 

Photo : Le camps de yourtes d’Akilbek, près de Naryn / Enzo Dubesset