Au Tadjikistan, le gouvernement gère la crise sanitaire à la soviétique

Bien qu’exposé au même titre que ses voisins, le Tadjikistan a été, jusqu’au 30 avril, l’un des rares pays au monde à ne présenter aucun cas officiel de coronavirus sur son territoire. Une reconnaissance tardive du virus qui reflète la gestion hasardeuse de la crise par le gouvernement.

 

Les informations ont fuité du Tadjikistan au compte-gouttes. Le régime, verrouillé depuis 1997 par le très autoritaire Emomalii Rakhmon, a ignoré pendant plusieurs semaines le sujet de l’épidémie. La communication du gouvernement préférant se concentrer sur l’élection de Rustam Emomalii, le fils du président, à la tête du Sénat, le deuxième plus haut poste politique dans le pays. 

Le gouvernement tadjik a mis fin au suspens le 30 avril en reconnaissant officiellement 15 cas de coronavirus sur son territoire. Difficile pourtant de croire que ce pays de 8 millions d’habitants a été épargné jusque-là. C’est le dernier État centrasiatique à avoir fermé sa frontière avec la Chine – le 5 mars, soit plusieurs jours après que son voisin ait atteint son pic épidémique. Sur place, hormis une brève fermeture des mosquées – du 5 au 20 mars – et l’interdiction des prières publiques, presque rien n’a été fait pour anticiper le virus. Du 21 au 24 mars, les festivités de Nowruz, le nouvel an persan, ont même été maintenues, rassemblant des milliers de personnes dans les villes du pays.

Des signes avant-coureurs 

Pourtant, quelques jours avant la reconnaissance officielle de la maladie, un expert-politologue, qui préfère taire son nom, nous décrivait une situation inquiétante depuis Douchambé, la capitale : “Les hôpitaux sont surchargés, de nombreuses personnes arrivent avec des détresses respiratoires et sont cataloguées comme souffrant de pneumonie. Les médecins ne sont pas dupes, mais ils ont peur.”

La population n’a pas attendu le gouvernement pour prendre conscience de la gravité du problème. À en croire les témoignages que cet expert a lui-même recueillis, ces dernières semaines ont été marquées par une “baisse de la fréquentation des marchés” et il était de plus en plus courant de voir des “miliciens équipés de masques de protection”. Selon lui, ces signaux étaient particulièrement visibles dans la région de Sughd dont la capitale, Khodgent, concentre 10 des 15 cas officiellement recensés. 

Déni et falsification

Cette façon de gérer la crise met en lumière la verticalité du pouvoir. Pour Sophie Hommann, sociologue à l’INALCO (1), “la réaction du pouvoir est la même que pour d’autres pathologies ayant un caractère tabou comme le SIDA : il y a une mise en scène du pouvoir afin de sauver l’image du pays.”

Ainsi, les autorités ont jusque-là expliqué l’indéniable mais anormale pression sur les hôpitaux du pays par une “recrudescence des cas de pneumonies, liée au changement climatique saisonnier”, selon des propos du vice-ministre de la santé tadjik rapportés par l’agence de presse ASIA-Plus. “Une stratégie de falsification héritée des modes de fonctionnement soviétiques”, explique l’enseignante-chercheuse. Avant de rappeler que l’URSS avait coutume de faire un double comptage de la mortalité infantile, “afin d’occulter les problèmes liés à la qualité des soins pour ce groupe d’âge”.

Une corruption généralisée 

Cette fuite en avant s’explique aussi par les menaces pour la pérennité du régime que pourrait engendrer une politique d’endiguement de l’épidémie. C’est en tout cas ce qu’explique le politologue qui, depuis Douchambé, a accepté de nous parler. Le Tadjikistan est un des pays les plus corrompus du monde – 153e rang sur 180 selon l’indice 2019 de Transparency International. Chaque commerce y est soumis à une taxe étatique dont les revenus sont, en partie, redistribués aux polices locales ou milices en charge du maintien de l’ordre. 

Avec des mesures de confinement qui entraîneraient nécessairement l’arrêt de l’activité économique, les fidèles d’Emomalii Rakhmon se verraient démunis de ces pots-de-vins et “risqueraient de se retourner contre le gouvernement”. Pour cet expert, la situation est claire : “Ne pas reconnaître le virus, c’est pouvoir tenir cette situation et durer.” Pour l’instant, si le virus a bel et bien été reconnu, la mise à l’arrêt de l’économie n’est pas à l’ordre du jour. Le gouvernement s’est contenté de rendre le port du masque obligatoire et de fermer les établissements d’enseignement supérieur à compter du 4 mai. 

Prise de conscience réelle ou stratégie visant à montrer au monde que le pays est à la hauteur pour lutter contre la crise sanitaire ? Dans tous les cas, impossible de ne pas faire le lien avec une récente déclaration de Hans Kluge, directeur régional de l’OMS en Europe, qui annonçait le 23 avril l’arrivée imminente d’une délégation au Tadjikistan pour vérifier la présence ou non du virus.

  1. L’Institut national des langues et des civilisations orientales (INALCO) à Paris.

Photo : Emomalii Rakhmon pendant les célébrations de Nowruz à Khodgent / Service de presse présidentiel / Pixabay