Virus et viande : les liaisons dangereuses

La propagation du coronavirus et la consommation de la viande seraient liées. C’est ce qu’affirment plusieurs associations végétariennes. Pourtant, cette interprétation reste controversée au sein du monde scientifique et fait ressurgir le débat sur le rôle de la viande dans les épidémies.

75 % des maladies infectieuses émergentes sont d’origine animale mais la consommation de viande n’est pas le seul facteur, le contact répété en est aussi un. François Moutou, épidémiologiste et vétérinaire, estime que “la mise à mort et la préparation, qu’il s’agisse [de viande] d’élevage ou de chasse” sont vecteurs de contagion. 

La barrière de l’espèce, infranchissable ? 

Un virus est spécifique à son espèce hôte et ne passe que très rarement la barrière des espèces. Mais il dispose d’une arme : celle de muter de façon aléatoire. Même si ce n’est pas fréquent, les scientifiques s’accordent sur un risque de contamination d’autant plus important lors de la consommation de viande dite de “brousse” provenant d’animaux sauvages. Prenons l’exemple du singe : si une des souches du virus mute, alors elle sera moins adaptée à son réservoir d’origine et donc aura du mal à faire l’aller-retour entre deux espèces. Vincent Tesson, chercheur post-doctorant à l’Oniris*, explique qu’en “temps normal, la souche mutée se disséminera peu et finira par disparaître”.

En revanche, si les contacts entre humains et singes se multiplient par l’intrusion dans leur habitat naturel ou la consommation de la viande de primate, la souche mutée aura plus de chances de contaminer un humain. Lorsqu’elle y parvient elle devient ce qu’on appelle une zoonose : une maladie animale transmissible à l’être humain. Là encore, il faut qu’elle puisse se propager et donc ne pas tuer trop rapidement ses hôtes pour être transmise et maintenue en s’affranchissant de l’animal. Et si le lien entre consommation ou capture d’animaux sauvages et l’apparition de virus paraît ténu, l’Histoire nous offre des exemples de taille. Le virus du Sida, qui a fait plus de 32 millions de morts dans le monde, s’est transmis par la découpe et la consommation de viande de singe. De même, Ebola ou les SARS-Cov, dont le Covid-19, sont issus de la civette et de la chauve-souris.

L’élevage intensif, un autre facteur de risque

Vincent Tesson déclare que “la consommation de la viande d’élevage n’engendre aujourd’hui qu’un risque réduit comparé à celle de la viande de brousse”. Dans une tribune de l’Association Végétarienne de France, Elodie Vieille Blanchard, sa présidente, estime que même si la majeure partie des virus proviennent des animaux sauvages, l’élevage ne nous en protège pas pour autant. Nicolas Treich, co-auteur d’une tribune publiée dans Le Monde sur le rôle de la consommation de la viande dans les épidémies, économiste et membre de l’Inrae**, ajoute : “la quasi-totalité des grippes aviaires H5 et H7 hautement pathogéniques proviennent d’élevages industriels, dont une proportion importante est située dans les pays développés”. Rappelons que la grippe espagnole transmise par les oiseaux sauvages en passant par le porc a tué entre 1918 et 1919 au moins 50 millions de personnes. Les virus grippaux continuent de muter et réapparaissent à de nombreuses reprises : la grippe de Hong-Kong a fait un million de morts de 1968 à 1969. Cependant, c’est par voies respiratoires que les virus de la grippe se transmettent et non par la consommation directe de la viande.

Mais la promiscuité des animaux, leur grand nombre, la pollution de l’air et leur ressemblance génétique dans les élevages intensifs en font de potentiels incubateurs. “Si un virus y entre, il peut se diffuser facilement dans ce cheptel et s’y multiplier de manière spectaculaire”, prévient François Moutou. Toutefois, il estime que les règles de biosécurité appliquées empêchent le plus souvent les virus de pénétrer dans les élevages. Daniel Marc, infectiologue de l’Inrae, abonde et ne voit pas d’inconvénient dans la surpopulation des élevages tant qu’un confinement strict est respecté. Pourtant, selon les auteurs de la tribune Le Monde, “le danger de propagation des virus est tel qu’il conduit souvent à un abattage préventif massif dès qu’un risque survient”. En 2017, dans le Sud-Ouest de la France, 3 à 4 millions de canards d’élevage ont été abattus de manière préventive pour lutter contre la grippe aviaire.

Un mode de consommation remis en cause

Selon Vincent Tesson, la production de soja et certains élevages intensifs engendrent une déforestation et augmentent les contacts avec les animaux exotiques. Ce qui peut mener à une émergence de virus. L’Association Végétarienne de France ajoute qu’à l’heure de la mondialisation les zoonoses ne sont pas un risque à négliger. Même ceux qui nous semblent lointains parce qu’en lien avec des pratiques qui ne sont pas les nôtres. Les chercheurs associés à la tribune du Le Monde  confirment : “il faut diminuer le nombre d’animaux potentiellement infectés auxquels nous nous exposons”. Ce qui passe par la diminution des élevages et l’interdiction de la vente d’animaux sauvages.  

Le risque d’apparition de virus apparaît surtout être lié à notre mode de vie consumériste, à l’augmentation de l’urbanisation et l’avancée dans les terres sauvages. Même si le risque demeure difficile à évaluer, une étude estime que les maladies d’origine animale font plus de 2,5 milliards de cas par an à travers le monde, sans forcément avoir un lien direct avec le fait de consommer de la viande en tant que tel.

* École nationale vétérinaire, agroalimentaire et d’alimentation de Nantes

** Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement

Illustration : Yannick Mylle

Une réflexion sur “Virus et viande : les liaisons dangereuses

Les commentaires sont fermés.