Eh bien, rêvez, maintenant !

À ceux qui pensaient revivre, voire renaître après le 11 mai, le Premier ministre, Édouard Philippe, a brisé les espoirs, mardi 28 avril. Rien ne change, sauf la volonté constante de garder la main. Garder la main sur le pouvoir. Garder la main sur l’argent. Car, à force de dire que rien ne serait jamais plus comme avant, on avait fini par y croire un peu, nous. On imaginait déjà les circuits courts, le malaise des introvertis disparaître face à la main tendue des éternels tactiles et autres câlineurs, les cheveux au vent et le sourire aux lèvres, les poches pleines et le temps libre. Oui, bon… Il faut bien rêver quand on est confiné.

Et confiné, on va le rester. Sauf pour aller travailler. Parce que ce n’est pas avec 11,3 millions de Français au chômage partiel que l’économie va repartir, n’est-ce pas ? Ceux qui ne peuvent pas télétravailler retourneront donc au front – puisque nous sommes en guerre, si l’on en croit la rhétorique présidentielle. Protéger. Tester. Isoler” c’est le triptyque de Matignon. Pour les loisirs, pour la vie sociale, pour le bol d’air frais – le Premier ministre n’est pas le seul à savoir manier les accumulations – il faudra attendre le feu vert du gouvernement. Littéralement. Chaque soir, jusqu’au 7 mai, on s’assiéra devant des télévisions sorties d’un autre temps, tous, séparés mais unis face à la carte de France. En rouge ? En vert ? Les yeux exorbités, les doigts croisés, on regardera s’illuminer en couleur criarde nos beaux départements. Comme si nous avions une seule idée de l’implication du rouge carmin et des conséquences du vert pomme.

Peut-être qu’après tout cela, le directeur général de la santé, Jérôme Salomon se découvrira une passion pour la présentation de cartes et qu’on le redécouvrira sur la chaîne météo. Peut-être même que le gouvernement décidera d’être plus transparent, moins cachottier. J’avais dit, il faut bien rêver.

Il ne faudrait quand même pas taire la tentative de justification d’Édouard Philippe. “Lorsque la crise a commencé, nous avions un stock important de masques chirurgicaux”, a-t-il soutenu dans l’hémicycle. Et pour enfoncer le clou, il a un peu blâmé les scientifiques. Ce sont eux qui ont changé d’avis sur la nécessité de porter un masque. Le gouvernement, “les a écoutés”. Pour se dédouaner, il y a toujours du monde… Et d’ailleurs, “aucune mesure ne permettra d’endiguer l’épidémie, si les Français n’y croient pas”, a scandé le chef de gouvernement, au pupitre. Une belle session de culpabilisation pour les Français. C’est bien connu, quand on échoue, c’est toujours la faute des autres.

Aucun mot, en revanche, sur les élections municipales – deuxième tour et culpabilité d’avoir maintenu le premier ? – Aucun mot sur les Français qui peinent à se nourrir. Aucun mot sur ceux qui vivent la peur au ventre à l’idée de devoir choisir entre exposer leur enfant au risque d’attraper le virus à l’école et celui de travailler pour remplir leur ventre. Aucun mot sur les coupures d’eau en Guadeloupe. Aucun mot sur les ultramarins et les étrangers bloqués en France qui attendent d’être rapatriés chez eux.

Alors les dorures de l’Assemblée et la désormais familière barbe bicolore d’Edouard Philippe n’ont pas fait mouche. Les députés ont écouté – 75 parlementaires seulement, et exceptionnellement les absents ont peut-être eu raison. Ils ont applaudi l’audace d’Édouard Philippe. Et ils se sont levés. Standing ovation : il ne manquait que ça.

Les Français ont pesté, un peu, comme ils savent si bien le faire. Et sûrement qu’ils se sont remis à penser à demain. À l’après. À l’avenir. À une représentativité plus claire des élus, à de nouvelles technologies éthiques, à une plus juste répartition de notre richesse. J’espère qu’ils se sont remis à rêver.

Illustration : Fanny Bonnefous