A Strasbourg, l’avenir des sans-abris en suspens

Alors que depuis près de deux mois les Strasbourgeois sont sommés de rester chez eux, les SDF sont plus que jamais vulnérables. Malgré les annonces gouvernementales qui prévoient la réquisition d’hôtels pour les loger, les conditions de vie de ces personnes restent précaires et leur avenir, incertain. 

“Il est à l’hôtel ? Bon, au moins il a un toit au-dessus de sa tête”, se rassure le trentenaire à la longue barbe rousse, assis par terre, un carton gribouillé entre les jambes. Il fait la manche rue du Faubourg national et vient aux nouvelles auprès d’une autre personne SDF. Comme l’ami de ces deux sans-abris, plus de 2 030 personnes sont logées dans des hôtels strasbourgeois selon Marie-Dominique Dreyssé, l’adjointe au maire chargée des solidarités. Ces lits font partie des 20 000 places supplémentaires mises à disposition depuis le début du confinement par le ministère chargé de la Ville et du Logement. L’État débloque également une enveloppe de 50 millions d’euros pour permettre aux plus nécessiteux de se confiner.

Mais certains précaires ne sont pas hébergés dans la dizaine d’hôtels sur le territoire de l’Eurométropole. Selon les associations strasbourgeoises qui œuvrent pour les sans-abris, près de 1 300 personnes seraient encore à la rue, par choix, par peur de l’enfermement avec des personnes inconnues, parce que les chiens ne sont pas acceptés ou, faute de places disponibles. 

Là, la misère vous claque à la gueule  

Le Service intégré d’accueil et d’orientation (SIAO), géré par la ville de Strasbourg et la préfecture, coordonne l’hébergement des personnes SDF en hôtel. Cet organisme se chargeait déjà, avant le confinement, des demandes d’hébergement d’urgence et de leur suivi. 

Pourtant, les associations strasbourgeoises déplorent les conditions de vie dans les hôtels. Pour Julie*, présidente d’une de ces associations, ces personnes “sont désormais concentrées et donc visibles. Et là, la misère vous claque à la gueule”. Elle ajoute que “des associations missionnées par le SIAO apportent des colis alimentaires. Des actions que la jeune femme juge insuffisantes puisqu’il s’agit “de denrées sèches (pâtes, riz conserves) alors que dans la plupart des hôtels, ils n’ont pas de quoi cuisiner. Mais ces colis sont rares, explique une membre du collectif strasbourgeois Sweet Boobs Revolution : “Les 15 premiers jours du confinement, [les sans-abris] n’avaient reçu qu’un colis alimentaire.

Pour Marie-Dominique Dreyssé, la Ville reste mobilisée. L’adjointe au maire ajoute que le Centre communal d’action sociale (CCAS), géré par la municipalité, “dispose d’un service social qui reste ouvert en permanence même pendant la crise. Elle précise que “des opérateurs tels que le SIAO ou la Croix-Rouge accompagnent et régulent la vie de ces lieux collectifs que sont les hôtels. 

Céline fait partie de ces personnes prises en charge par les services sociaux de la Ville. Elle est hébergée dans un hôtel à Faubourg national, dans le centre-ville de Strasbourg. La quadragénaire est reconnaissante d’être dans cet hôtel, géré par le SIAO. Elle voit le confinement comme une opportunité et espère que les deux assistantes sociales qui la suivent lui proposeront un logement pour pouvoir accueillir sa fille de 9 ans. Mais la présidente de Sweet Boobs Revolution regrette que le “suivi social ne soit pas suffisant et que “les informations manquent, alors qu’elles sont essentielles pour pouvoir se projeter.

Céline, une personne sans-abris rencontrée lors d’une maraude dans le centre-ville de Strasbourg, le dimanche 3 mai.

 Une volonté de pallier le manque de l’État

Ni les associations, les personnes sans domicile, ou les élus locaux, ne savent ce qui est prévu pour la période de déconfinement. Céline pense qu’elle sera logée à l’hôtel jusqu’au 31 mai. Après ça, c’est l’inconnu. D’ailleurs Marie-Dominique Dreyssé estime : “Aujourd’hui on a aucun aperçu des options envisagées par l’État.” Elle fait remarquer que le temps électoral ajoute une difficulté aux prises de décisions municipales puisque le second tour n’a pas eu lieu.

Cas particulier, les associations s’inquiètent de l’avenir des personnes dont la demande d’asile a été refusée. La loi Asile et Immigration, promulguée en 2018, permet au SIAO de transmettre des informations de réfugiés à l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII). Edson Laffaiteur, président de l’association La roue tourne, craint que ces personnes “se retrouvent en centre de rétention après le confinement. De plus, le collectif Sweet Boobs Revolution dénonce “l’opacité totale des pouvoirs publics sur cette question. 

Caroline*, l’une des bénévoles, s’emporte derrière son masque fait main : “La municipalité c’est une catastrophe, elle ne communique pas, elle ne réagit pas à temps et quand elle fait les choses, c’est à moitié. C’est leur putain de job! D’ailleurs, certaines associations ont fait le choix de payer des chambres d’hôtel pour compléter les manques. Un problème qui, selon elles, précède le confinement. 

Lors d’une maraude, place de la gare de Strasbourg, une vingtaine d’hommes font la queue pour obtenir un repas, le dimanche 3 mai.

De son côté, Julie précise : “On a conscience de la responsabilité qu’on a vis-à-vis des bénéficiaires. Ce sont des gens que l’on voit régulièrement, qui comptent sur nous. Il n’est pas question de leur tourner le dos parce que l’État se dédouane de ses responsabilités.” Mais pour Edson Laffaiteur, de La roue tourne, aussi créateur du squat  l’Hôtel de la rue, rien n’a jamais été fait. Il ne croit donc pas en un sursaut de la part des services publics. Julie estime que son association existe uniquement parce que l’État n’est pas à la hauteur face à l’urgence de la situation de ceux qui vivent dans la rue. Alors comme pour s’encourager elle lâche : “On fera de notre mieux.”

Une détermination soutenue par un sursaut de générosité de la part des particuliers, restaurateurs, commerçants et entreprises. Mais les associations n’ont qu’une crainte, que le déconfinement n’essouffle cette dynamique. Pour Julie, il y a une évidence : les gens vont devoir retourner travailler, d’autres vont vouloir s’évader et le mouvement s’éteindra. Mais elle espère quand même que ce confinement aura permis une prise de conscience. 

Les squats, une solution alternative ?  

Non seulement les associations ont le sentiment d’œuvrer là où l’État échoue, mais en plus, elles estiment ne pas être considérées comme des acteurs officiels dans l’accompagnement des personnes à la rue. Edson Laffaiteur estime : “Il faut juste que l’État et la collectivité décident de jouer le jeu et de nous faire confiance, de travailler avec nous.” Il s’indigne à propos de la somme investie dans les chambres d’hôtel, une solution d’urgence et peu durable. L’Eurométropole de Strasbourg a financé à hauteur de 2 millions d’euros cette campagne d’hébergement. 

Celui qui a lancé l’association La roue tourne n’en démord pas : réquisitionner des bâtiments vacants de l’État est une solution moins onéreuse. Julie défend le même avis : On est en train de prouver qu’on est capable de faire face à ce contexte. On aimerait donc que l’État nous laisse investir des endroits vides, qui ne servent à rien plutôt que de mettre les gens à la rue”. Elle rappelle : “Les personnes que nous voulons aider ne sont pas impotentes. Elles sont capables d’aider et d’investir de l’énergie pour que l’endroit où elles vivent puisse être entretenu.” Pour Marie-Dominique Dreyssé l’objectif de la Ville est justement de ne pas remettre ces personnes à la rue. Elle affirme que la municipalité participe aux charges, telles que l’eau et le chauffage, de certains squats. Mais Edson Laffaiteur, lui, juge que ces démarches sont insuffisantes. La Mairie a d’ailleurs engagé des poursuites après l’ouverture de l’Hôtel de la rue. 

Les associations strasbourgeoises ne se laissent pas abattre. Le gérant de l’Hôtel de la rue a aménagé une salle de réunion pour accueillir des projets collaboratifs avec les acteurs de terrain. Julie promet : “On va faire du bruit si l’État décide de rejeter les gens à la rue comme des poubelles. On ne va pas juste courber l’échine, se remonter les manches et faire le taf.” Mais les bénévoles le jurent : avec ou sans l’État ils ne lâcheront rien. 

* Les prénoms ont été modifiés à la demande des intéressés

Inès Guiza et Myriam Mannhart

Crédits photos : Myriam Mannhart