Au Pérou, la police fait la loi

Alors que le Pérou vit un confinement strict et militarisé, le Congrès a promulgué une loi protégeant les policiers et militaires. Une mesure, jugée populiste, qui fait craindre un retour de l’impunité dans ce pays encore marqué par des années d’un conflit armé. 

“Maintenant, je vais te laisser la vie sauve. Mais si je te vois encore dans la rue, je vais t’arracher…”, peut-on entendre dans une vidéo, devenue virale sur les réseaux sociaux. On y voit un militaire menacer et gifler à plusieurs reprises un adolescent pour ne pas avoir respecté le couvre-feu en vigueur dans le pays. En réponse, le gouvernement péruvien a suspendu le militaire en question, assurant qu’il s’agissait d’un cas isolé.

Quelques jours plus tard, le 28 mars, le Congrès promulgue la “loi de protection policière”. Elle décharge les forces armées de toute responsabilité pénale, si elles venaient à tuer ou blesser un citoyen dans l’exercice de leurs fonctions. À l’origine, le texte de loi n’est pas lié à l’état d’urgence, mis en place au Pérou dès le 16 mars. Il a été élaboré puis voté par le précédent Congrès, alors dominé par le très conservateur parti fujimoriste, Fuerza Popular, en juillet 2019. Mais coronavirus oblige, le Congrès actuel a ordonné sa publication.  

“Une licence pour tuer” ?

Sans surprise, les associations de défense des droits de l’homme ont réclamé une abrogation immédiate de la loi, estimant qu’elle ouvrirait la voie à l’impunité. “Si cette loi n’est pas abrogée, les droits humains continueront d’être bafoués après la crise”, a déclaré Marina Navarro Mangado, directrice d’Amnesty International Pérou dans un communiqué. Elles dénoncent aussi une mesure inconstitutionnelle qui viole le principe de proportionnalité encadrant l’usage de la force.

“Le contexte d’état d’urgence est un terrain fertile pour les abus de la part des militaires et des policiers, rappelle Josefina Miró Quesada, avocate des droits de l’homme au Pérou. Le pouvoir qu’ils concentrent, alors qu’ils ne sont pas habitués à patrouiller dans les rues en temps normal, est très dangereux.”

Au Pérou comme ailleurs, la réponse militaire est de mise pour faire face à cette crise sans précédent : des tanks bloquent les frontières, les policiers et militaires patrouillent aux quatre coins du pays… Selon Josefina Miró Quesada, “un discours militarisé ajouté à la loi de protection policière, qui veut flexibiliser l’usage de la force, peut envoyer un message erroné aux policiers au moment d’intervenir”.

Délinquance et corruption

Jusqu’à présent, peu de cas de violences policières ont été répertoriés. Un argument brandi par les défenseurs de la loi qui appellent à son maintien. En revanche, des vidéos, circulant sur Internet, mettent en lumière des scènes d’abus d’autorité dans lesquelles les “briseurs de quarantaine” sont obligés de faire des exercices de fitness, de danser ou encore de courir autour des voitures de police.

La période d’après confinement pose aussi question. Si les actes de délinquance ont chuté de 84 % avec l’état d’urgence, pour Gustavo Pastor, politologue, il ne faut pas s’en réjouir trop vite. “Cette situation est en train de ruiner beaucoup de familles, surtout les plus démunies, explique-t-il. Il est fort probable qu’une fois les restrictions levées, la petite délinquance explose. Et là, peut-être que les policiers utiliseront plus facilement leur arme.”

Reste, pour lui, une autre inconnue majeure dans l’équation : “La corruption très forte au sein de la police ». En effet, le politologue redoute davantage un détournement de la loi à des fins privées, souvent illégales : “Règlements de comptes, extorsions d’argent, chantage…, énumère-t-il. C’est aussi là que les minorités seront le plus en danger.” 

Le bon, la brute et le truand

Pourtant, au sein de la population péruvienne, les avis divergent. Sur les réseaux sociaux, de nombreux internautes ont applaudi l’usage de la force envers ceux qui ont transgressé la quarantaine. Des hashtags et des messages foisonnent en soutien aux militaires et aux policiers, décrits comme des “héros en première ligne” face au virus, au même titre que le personnel soignant. 

Dans ce pays andin, marqué par vingt ans de guerre interne contre les guérilleros maoïstes du Sentier lumineux (1980 – 2000), la nouvelle loi génère tout de même la controverse. Les 70 000 morts, les disparitions et les exactions commises par les forces armées : “La mémoire est encore fraîche”, assure Gustavo Pastor. “Mais cette peur de l’autoritarisme s’est accompagnée au fait que ce régime ait fonctionné pour mettre fin à la guerre”, nuance-t-il. Un constat partagé par l’avocate Josefina Miró Quesada : “La société péruvienne a un penchant pour la main de fer, la verticalité et l’autoritarisme.”

À cela s’ajoute une insécurité grandissante, décriée par la population. “Les gens vivent avec une haute dose de violence et de petite délinquance au quotidien, soutient Gustavo Pastor. N’importe quelle loi permettant de lutter contre sera très bien reçue par la population.”

Illustration : Louise Bourlon-Tréguier, atelier.lelamer