À Pigalle, un hôtel social au temps du Covid

Le recours aux hôtels pour héberger en urgence les personnes précaires, fragiles ou simplement sans logement, s’est normalisé ces dernières années. Complément indispensable et controversé aux logements sociaux, un de ces “hôtels sociaux” nous a entrouvert ses portes en pleine crise sanitaire.

C’est un arabe ou un noir ?”

Masque sur le visage, un travailleur social tente d’y voir plus clair. Il questionne le réceptionniste pour faire le point sur la répartition des résidents dans l’hôtel. Pas simple a priori ; de plus, l’un d’eux a fugué la veille. 

Cedric* tambourine ensuite à la chambre d’Aziz* pour le réveiller, il doit lui transmettre son jugement. Le jeune homme sort, reçoit son courrier, et récupère l’un des tupperware alignés à la réception. Visiblement, il n’est pas bien réveillé.

Un public spécifique

Au pied de la butte Montmartre, l’hôtel du trône ressemble à n’importe quel autre logis bon marché, l’établissement est pourtant d’un genre particulier. Coincé entre un restaurant et un magasin de chaussures, il accueille en temps normal des touristes, mais aussi des personnes en cours de régularisation, demandeurs d’asile, SDF, des femmes victimes de violences conjugales… tout le monde !”, énumère Abdel Mouffok, propriétaire et gérant des lieux. Ces personnes y séjournent quelques jours, quelques semaines, et parfois y vivent quelques mois, un ou deux ans. 

Pour Ismail*, ça fait plus d’un an. L’adolescent mauritanien, l’air rieur et vêtu du tiercé  short/claquettes/t-shirt, échange quelques mots en arabe avec Walid, le réceptionniste. Il vit ici avec sa mère et commence à trouver le temps long au 45ème jour de confinement. Ses seules sorties se résument aux quelques courses mensuelles et au passage à l’école du quartier pour y récupérer ses devoirs.

« Il fallait qu’il n’y ait plus personne dehors »

L’hôtel du trône peut accueillir un peu plus de 80 personnes, une capacité maximale atteinte très rapidement après le 17 mars, date du début du confinement : il fallait qu’il n’y ait plus personne dehors”, clame Abdel. 

Il est à la tête de ce qu’on peut qualifier d’hôtel social : une structure commerciale hôtelière qui s’est spécialisée dans l’hébergement d’urgence. 40 000 nuitées d’hôtels sont financées chaque jour en île-de-France. Le statut de résidence hôtelière à vocation sociale (RHVS) est octroyé aux hôtels réservant 30% de leur capacité à l’accueil de publics fragiles. C’est le cas de l’hôtel du trône où ces chambres sont occupées à un tarif conventionné : “20-30% moins chers qu’avec les touristes”, explique Abdel. 

Elles font peine à voir à leur arrivée…”, le gérant à propos des femmes victimes de violences conjugales logeant dans son hôtel.

Dans les jours suivants l’annonce d’Emmanuel Macron, Abdel a reçu plus de coups de fil d’association qu’à l’accoutumée. Des appels du “3919” particulièrement pour héberger des femmes victimes de violences conjugales vous seriez surpris du nombre de femmes battues qu’on reçoit. Elles font peine à voir à leur arrivée…”  Des femmes redirigées dans cet hôtel notamment grâce aux nouveaux dispositifs d’alerte mis en place pendant le confinement.

Les nombreuses remontées du terrain (gendarmerie, police secours, 3919 etc.) confirment une augmentation d’au moins un tiers des signalements et interventions des forces de l’ordre pour violences conjugales. 

Les comptes du confinement

Au fur à mesure, L’hôtel s’est équipé et organisé sur le plan sanitaire : il a fallu réorganiser beaucoup de choses, tous les résidents doivent s’absenter de leur chambre plus d’une heure chaque jour pour la désinfecter”, détaille Abdel. En plus des achats de « gel hydroalcoolique, de gants et quelques masques”, il a été obligé de faire appel à « une femme de ménage en extra”. Des efforts facilement consentis assure Abdel, ce qui l’a agacé ce sont les prix pratiqués par son grossiste : “À Metro, la boîte de gants est passé de 15 à 35 euros !”  Et il en va de même “en pire” pour les masques quand il est possible d’en trouver.

Plombé par ces coûts supplémentaires, et malgré un établissement plein, le gérant  sait que les comptes seront moins bons que l’année précédente. 

Des efforts suffisants ? 

Dans le couloir exigu du rez-de-chaussée, les résidents se contorsionnent, ou non, pour éviter de se toucher au moment de se croiser. La promiscuité des lieux saute aux yeux, impossible de respecter en permanence la distanciation. De là à dire que les mesures prises, et pas toujours visibles, sont illusoires ? Difficile à dire, d’autant plus qu’Abdel n’a pas souhaité qu’on s’aventure plus loin que son bureau et au rez-de-chaussée. Toujours est-il qu’avec une seule cuisine partagée pour plus de 80 résidents, on peine à imaginer le respect strict des gestes barrières. La protection au virus semble reposer avant tout sur la vigilance des occupants.

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L’hôtel se trouve rue Houdon dans le 18e arrondissement de Paris.

À propos de la possibilité d’une transmission rapide du virus en cas de contamination d’un résident, Abdel Mouffok se veut rassurant : “On a déjà eu un cas qui s’est déclaré dans l’hôtel, les pompiers sont intervenus très vite. Il y a un numéro d’astreinte qu’on peut appeler si un résident nous dit être malade”.  

“j’aide le social et le social m’aide”

Avare de mots, mais maîtrisant plusieurs langues, Walid, employé de longue date de l’hôtel nous confie que les touristes ne viennent pas vraiment ici, ou si peu. c’est bien “le social” qui fait tourner l’hôtel. Un configuration habilement résumé par Abdel Mouffok : “J’aide le social et le social m’aide.”  

Pas forcément une bonne affaire pour le social selon certaines associations. Malgré un coût à la nuitée inférieur au centre d’hébergement d’urgence (18 euros contre 30 euros), les hôtels sont plus dispendieux pour l’Etat sur le long terme. 

Pourtant la situation perdure, et plusieurs associations, comme le Secours Catholique dans une enquête de 2014, dénoncent des conditions d’accueil parfois exécrables. Selon les observations de cette enquête, l’hôtel du trône, qui est équipé d’une cuisine collective, et laisse droit aux résidents de disposer d’un micro-onde dans leurs chambres, fait partie des bons élèves.

En plus des conditions matérielles difficiles, les résidents se retrouvent souvent isolés vis-à-vis de leurs cercles amicaux et familiaux, et éloignés des structures d’accompagnement social. À ce titre, l’hébergement en hôtel constitue trop souvent, au bout du compte, un frein à l’insertion sociale. 

Des associations comme Aurore, développent depuis plusieurs années des alternatives comme l’intermédiation locative. Des dispositifs qui tardent malheureusement à prendre de l’ampleur.

En attendant, l’hôtel du trône reste ouvert, a contrario des hôtels trois ou quatre étoiles” comme le fait malicieusement remarquer Abdel. Effectivement, sauf trop rares exceptions.

* Les prénoms ont été changés

Illustration : Charlotte Giordana