TPE : Qui relancera la machine?

Alors que le déconfinement débute, l’économie française se réveille d’une mise en sommeil quasi-totale de deux mois. Les très petites entreprises (TPE) qui n’ont pas mis la clef sous la porte tentent de sortir la tête de l’eau malgré les incertitudes persistantes quant à leur avenir.

« 11 mai ». Sur le comptoir de l’institut de beauté de Sandrine, dans les Hauts-de-Seine, le petit calendrier en bois indique une date que l’esthéticienne attend depuis maintenant deux mois. Son entreprise fait partie des 3 millions de TPE en France. Artisans, commerçants, entreprises du bâtiment, professions libérales ou encore start-up sont considérés comme des TPE lorsqu’ils embauchent moins de 10 salariés et génèrent un chiffre d’affaires inférieur à 2 millions d’euros. Mais ces entreprises sont touchées par le confinement et la mise à l’arrêt, parfois partielle, de leur économie depuis près de deux mois. Selon l’enquête de la Confédération des petites et moyennes entreprises (CPME) réalisée le 16 avril, un dirigeant sur deux d’une TPE craint la faillite de son entreprise. Une appréhension fondée puisque 60% des dirigeants de TPE-PME constatent une baisse d’au moins la moitié de leur chiffre d’affaires au mois de mars.

Une réponse gouvernementale en demi-teinte

Les TPE occupent une place importante dans l’économie de l’Hexagone : elles représentent 96% des entreprises en France. C’est en ce sens que le gouvernement Philippe tente depuis le début de la crise du coronavirus de soutenir les TPE les plus en difficulté. Parmi de nombreuses mesures, l’Etat met en place dès le 1er avril le Fonds de solidarité. Doté de 7 milliards d’euros, il est financé par les intercommunalités, les régions, les compagnies d’assurances et les grandes entreprises. 

Cette aide, plafonnée à 1 500 euros par mois, est notamment réservée aux TPE qui ont subi un arrêt, même partiel de leur activité et une baisse d’au moins 50% de leur chiffre d’affaires. Un critère qui fait grincer des dents car une entreprise subissant une perte de 49% de son chiffre d’affaires ne peut prétendre à cette aide. Comme celle de Sandrine, près d’un million d’entreprises ont déjà bénéficié de cette mesure. Mais l’esthéticienne estime avoir eu de la chance : “J’étais à 53% de perte de chiffre d’affaires, donc c’était chaud.” Gilles, lui, est dirigeant d’une agence de communication à Belfort. Il a également pu toucher l’aide du Fonds de solidarité. Une mesure qui lui permet de “mettre du beurre dans les épinards en payant le loyer, mais en aucun cas de rester à flot”. 

Le prêt garanti par l’Etat fait également partie des mesures phares que le gouvernement a annoncées. Cette mesure, à hauteur de 300 milliards d’euros, permet aux entreprises d’emprunter à taux réduit et sans qu’un remboursement ne soit exigé la première année. 

À la fin du mois d’avril, 50 milliards d’euros de prêts garantis ont été accordés par les banques, selon le gouvernement. 90 % des entreprises qui ont obtenu cette aide sont des TPE. Sandrine en a bénéficié à hauteur de 10 000 euros. Elle regrette néanmoins la que les soutiens financiers mis en place ne soient pas cumulables : “En demandant le prêt j’ai dû faire une croix sur l’aide régionale de 2000 euros, ça n’est pas rien”.

Gilles, quant à lui, regrette de ne pas être éligible au prêt garanti par l’Etat. En déficit pendant deux ans, son agence possède aujourd’hui une “grosse trésorerie”. Mais compte-tenu de ces difficultés passées, la Banque publique d’investissement (BPI) ne veut pas assurer sa demande d’emprunt. Le dirigeant regrette cette décision : “L’aide m’aurait permis de prévoir ce qu’on ne peut pas prévoir car on ne sait pas où on en sera les prochains mois”. Son entreprise fait partie des 8 000 dossiers refusés par les banques, soit 5% des demandes de prêts garantis par l’Etat

Des impayés qui plombent les trésoreries

En plus de l’incertitude engendrée par ce refus, Gilles doit aussi faire face aux impayés qui risquent de compliquer la relance de son entreprise : “C’est exactement pour ça que l’on voulait le prêt garanti par l’Etat. J’ai des clients que je relance pour qu’ils me payent mais ils ne me répondent pas”. Le 24 mars dernier, Bruno Le Maire, le ministre de l’économie, appelait à ce sujet les dirigeants d’entreprises à la solidarité en les prévenant que s’ils ne respectaient pas leurs obligations de paiement de leurs fournisseurs, ils ne pourraient pas bénéficier du prêt garanti par l’Etat. La banque de France évalue à près de 13 milliards d’euros le montant de ces factures aujourd’hui en attente alors que la CPME estime que 40% des entreprises doivent faire face à ces arriérés.

Des assurances encore frileuses 

Avec ces retards de paiement, les caisses des TPE risquent d’être plombées, alors que ces entreprises sont déjà secouées par deux mois de confinement. “Une fermeture, ça veut dire aucun client donc aucune rentrée d’argent” affirme Sandrine. Une perte de chiffre d’affaire de 100% qui, selon elle, ne sera pas prise en compte par son assurance :  “Heureusement que j’avais mis de l’argent de côté parce que je sais qu’on aura rien de l’assurance”.  En visite dans une librairie de Montreuil en Seine-Saint-Denis le 6 mai, Bruno Lemaire invitait les assureurs “à faire encore un pas vers plus de solidarité”, tout en rappelant qu’ils avaient déjà contribué au Fonds de solidarité pour les TPE à hauteur de 400 millions d’euros. Des efforts qui ne suffisent pas à convaincre certains dirigeants d’entreprises qui réclament notamment que le gouvernement décrète  “l’état de catastrophe sanitaire” qui leur permettrait une indemnisation d’une partie de leur perte d’exploitation.  

Une reprise d’activité au ralenti

Si un geste de la part des assureurs est aujourd’hui très hypothétique, le déconfinement comporte aussi son lot d’incertitudes.  “On est dans le flou total : la communication en général est la première chose qui est abandonnée par les entreprises en situation de crise. L’activité ne va pas repartir à 100%, ça va mettre du temps. Il y aura des pertes que je ne récupérerai pas” s’inquiète Gilles. Même constat pour Sandrine pour qui la mise en place de règles sanitaires strictes va limiter l’activité : “En temps normal, je peux faire entre 16 et 17 clientes par jour. Là, ça ne sera pas plus de 10 parce qu’on va devoir prendre du temps pour tout désinfecter entre chaque passage”. La reprise de ces très petites entreprises risque donc de se faire au ralenti, d’autant plus que la crise sanitaire en cours les oblige à naviguer à vue. 

Inès Guiza et Manon Lombart-Brunel

Crédit photo: Manon Lombart-Brunel