La Suède, un pied dans le “monde d’après” ?

Vivre confinés. En quarantaine. Isolés des autres. En l’espace de quelques mois notre société s’est transformée, au point que la majorité de la population du globe soit incitée à rester chez elle. Certains pourtant continuent leur routine, comme si de rien n’était, ou presque. Nichée au nord de l’Europe entre la Finlande et la Norvège, la Suède fait figure d’ovni face au Covid-19.

Crédits : Enzo Dubesset

“Le matin j’avais mon père au téléphone qui me racontait qu’il ne pouvait pas sortir sans attestation, que les rues étaient désertes et l’ambiance un peu apocalyptique, raconte Ella Hablal, étudiante française en échange à Lund, dans le sud de la Suède. Puis l’après-midi j’allais faire mes courses dans le centre-ville et je voyais les terrasses complètement occupées, les distances physiques pas vraiment respectées, comme si la vie n’avait absolument pas changé.” Le témoignage d’Ella résume celui de beaucoup d’expatriés français, partagés entre les recommandations des gouvernements suédois et français. Pour un même virus, deux réponses diamétralement opposées.

Amélie Reichmuth, française habitant à Stockholm depuis un an et demi, témoigne aussi de cette expérience particulière : “C’est paradoxal mais je n’ai jamais eu autant d’invitations que maintenant. Ce n’est pas facile de refuser, on se retrouve dans la situation du rabat-joie.” Si la jeune professeure d’allemand (actuellement en recherche d’emploi) affirme aller plus loin que ce que demandent les autorités suédoises, elle reconnaît la difficulté de la tâche : “Sur la durée c’est assez dur de me dire que je suis seule avec ma conscience et que je prends cette décision.”

Depuis le début de la crise, les dix millions d’habitants du pays n’ont pas eu l’obligation de rester chez eux. Si quelques restrictions ont bien été mises en place, comme la fermeture des lycées et universités, les interdictions de visites dans les Ehpad ou encore les rassemblements de plus de 50 personnes, la vie continue presque comme avant. On apprend à vivre avec le virus, on s’adapte, mais on ne s’arrête pas. “On nous dit de but en blanc : ‘On meurt aussi du chômage’”, résume Amélie Reichmuth. 

Les scientifiques aux commandes

Plutôt que d’avoir recours à la contrainte, les autorités suédoises font appel au civisme de chacun. Cette politique du gouvernement suit à la lettre celle de l’Agence de santé publique. Les décisions sont donc entre les mains des scientifiques et non des politiciens. Un système particulier qui semble faire consensus : 75% des Suédois affirmaient le 21 avril dernier dans un sondage faire confiance à l’agence pour gérer la crise. 

“Le contraste le plus frappant avec les pays actuellement les plus touchés, la France notamment, c’est l’absence relative d’un climat de panique, relayé par certains médias et les réseaux sociaux, ou de discours martiaux des responsables politiques”, explique le chercheur Yohann Aucante sur le site de l’Ehess. Une sorte d’accord général basé sur une confiance mutuelle entre les citoyens et leur gouvernement, qui évite critiques et tensions. 

Pourtant, en Suède comme ailleurs, on meurt par milliers du coronavirus. Avec 3343 morts au 13 mai, dont la moitié dans la capitale, le virus est bien plus répandu dans le pays que chez ses voisins finlandais et norvégiens (respectivement 318 et 244 morts). Et malgré une densité de population beaucoup moins forte, le nombre de mort pour 100 000 habitants en Suède (33,7) se rapproche progressivement de celui de la France (43,7).

Un déconfinement à la suédoise ?

Alors que la France a entamé son déconfinement, il reste toujours de nombreuses questions sur “l’après”. Combien de temps encore devrons-nous vivre avec le virus ? À quand un retour à la normale ? Peut-on compter sur une immunité collective ? Maintenant que la première vague est passée et que les hôpitaux ne sont plus surchargés, notre quotidien pourrait ressembler à celui des Suédois. “J’espère que la Suède a compris quelque chose que les autres n’ont pas compris, même si je doute, confie Amélie Reichmuth. J’ai un peu le sentiment d’être au coeur d’une expérimentation sociale.”

Pour Michael Ryan, directeur des programmes d’urgence de l’OMS, la Suède représente “un futur modèle si nous voulons revenir à une société que nous n’avons pas à fermer”. C’est à dire continuer à vivre, tout en étant conscient que le virus est là. Car il paraît difficile d’imaginer une quarantaine à durée indéterminée.

Photo : archive Killian Moreau