Toute une pédagogie (2/2) : la peur au ventre

Souvenez-vous de vos rentrées des classes. Il y a de bonnes chances que vous parviennent les réminiscences d’une sensation particulière et partagée par beaucoup. La boule au ventre, le trac, l’appréhension, et même la peur qu’on ressent au moment de franchir le portillon. Peur de ne pas être à la hauteur, de ne pas se faire d’amis, d’être dans la mauvaise classe, d’avoir la mauvaise maîtresse. Fort heureusement, cette peur s’évanouissait rapidement, et ne vous méprenez pas, il en a été de même cette semaine. Avec sa gueule d’ange et son diastème enjôleur, Emilio, dix ans, plussoie :

« C’était bien et j’étais content de retrouver les copains. Mon père voulait absolument que je porte un masque mais comme j’étais le seul à en avoir un, j’ai pu le retirer le deuxième jour. On peut jouer comme on veut, mais il y a qu’une classe par récré, mais c’est pas grave comme j’ai pas trop de copains dans les CM1. »

Une rentrée qui n’avait rien de traumatisante pour les enfants, et ce, même pour les élèves de l’école-prison de Tourcoing dont les images prises par Lionel Top ont fait jaser les twittos.

Des carrés approximativement dessinés sur le goudron pour un buzz qui, comme toujours, en dit plus par les réactions qu’il suscite que sur la situation qui y est décrite. En réalité, et comme Emilio, ces enfants n’ont pas été maltraités, n’ont pas eu peur de l’école, ou des autres. Les enseignants ont simplement appliqué à la lettre le protocole sanitaire de 63 pages pondu par le ministère de l’Éducation nationale. 

De mon côté, j’ai un temps espéré assister à une relance d’une forme de contestation injustement délaissée en France : la grève du zèle. Souvent expérimenté dans le plat pays, ce type de grève perlée a un potentiel certain dans un pays encore entravé par le Covid et où la pesanteur bureaucratique n’est plus à démontrer.

Ces images rappellent surtout une chose : la peur lestent les adultes, et bien plus depuis le 11 mai que pendant le confinement. Alors que beaucoup pouvaient éprouver une forme de stabilité dans la difficulté, le déconfinement a marqué le début d’un autre temps. Celui de l’incertitude et du flou. Un réflexe peut alors prendre le pas : en faire plus, au risque d’en faire trop ; se rassurer à tout prix au détriment parfois des faits.

Une distanciation vis-à-vis des données scientifiques dont se sont émues les sociétés savantes de pédiatrie. Leurs présidents ont appelé dans une tribune parue dans Le Quotidien du médecin à « maîtriser nos peurs et aller de l’avant pour le bien des enfants », et ont rappelé l’inutilité voire le préjudice que peuvent causer des mesures de distanciation excessives. Ne pas transmettre la peur des adultes aux enfants, presque une urgence, mais comment faire quand ceux qui doivent gouverner sont eux-même pris d’épouvante ?

Politique(s) épouvantail

Parmi les adultes angoissés et inquiets, ceux de l’exécutif, autres affidés, semblent en première ligne. Ils ont beau tenter de paraître insensibles au climat de défiance, parader sur le terrain médiatique, c’est loupé, c’est fake. La sortie de Christophe Castaner en a été le parfait exemple. Le beauf du gouvernement est venu rappeler dans un village normand qui venait de rouvrir ses plages « l’application des gestes barrière et des règles de distanciation » sans les respecter lui-même. Avec ce gouvernement, la forme inquiète mais le fond effraie.

La politique menée par Blanquer effraie jusqu’aux haut-fonctionnaires du ministère de l’Éducation nationale, au point qu’un d’entre-eux puis une quinzaine d’autres se fendent de deux véritables pamphlets sur le café pédagogique. Le premier a raillé, sous le pseudonyme de Maurice Danicourt, la « continuité pédagogique » qui a fait « sué sang et eau » les enseignants à cause du manque de préparation du ministère. 

Les autres, rassemblés sous l’étiquette du collectif Grenelle, dénoncent tour à tour « l’aveuglement scientiste » d’une politique qui fait des neurosciences l’alpha et l’omega de l’École au mépris des sciences de l’éducation et des sciences sociales ; l’autoritarisme de la gouvernance ; la relégation des filières professionnelles ; la préférence donnée aux maternelles privées (un penchant observé à maintes reprises) ou encore la mise en place des E3C (épreuves de contrôle continu comptant pour le bac et mises en place cette année) et la « pression certificative » qu’elle engendre.

Le torchon brûle rue de Grenelle et c’est sous couvert d’anonymat qu’on fustige la situation. La crise sanitaire aura au moins eu le mérite de révéler et marquer les dissensions anciennes, mais qu’il paraît loin, le temps où l’École de la République n’avancera plus la peur au ventre.