Groenland/États-Unis ou la drôle d’histoire d’alliés qui aimaient se faire désirer

Depuis deux siècles, les États-Unis considèrent le Groenland comme faisant partie de leur zone d’influence. Mais face au désengagement américain, l’île s’est laissée tenté par la concurrence chinoise. De quoi réveiller Washington qui joue de nouveau la carte de la séduction.

Ce n’est un secret pour personne, Donald Trump ne s’encombre pas des politesses diplomatiques et n’hésite pas à aller droit au but. Preuve en est lorsqu’il propose à ses conseillers d’acheter le Groenland (en anglais), île du royaume du Danemark. L’idée fait alors sourire et se retrouve abondamment moqué. Le président américain s’en amuse dans un tweet, où il reprend un montage réalisé par un de ses détracteurs. Si la forme peut surprendre, Donald Trump vient pourtant d’officialiser aux yeux du grand public le réengagement américain au Groenland.

Jusqu’à l’arrivée de Trump, un désengagement américain progressif

Évidemment, le gouvernement groenlandais réagit par la voix de sa ministre des Affaires étrangères, Ane Lone Bagger : “nous ne sommes pas à vendre”. La transaction ne se réalise pas, comme en 1867 et en 1946, où les États-Unis avaient déjà essayé d’acheter le Groenland. Cet intérêt n’a rien de surprenant, l’île représentant un intérêt stratégique pour le pays de l’Oncle Sam. Dès 1823, la doctrine Monroe l’identifie comme faisant partie intégrante de sa sphère de sécurité. Après y avoir réalisé des tests nucléaires lors de la Guerre froide, les États-Unis disposent toujours d’une base militaire au Groenland, à Thulé.

Outre cette présence militaire, Washington tente de rallier la population groenlandaise à sa cause. En 2004, le secrétaire d’État américain Colin Powell se rend sur l’île et promet de forts investissements dans les infrastructures et télécommunications. Avec sa densité de population minime (56 000 habitants pour un territoire qui fait quatre fois la France), le Groenland en a besoin pour se développer. Mais ces annonces restent à l’état de paroles et le contrat d’entretien de la base de Thulé est confié à une entreprise américaine ; un manque à gagner annuel de 200 millions de couronnes danoises (27 millions d’euros).

Les ambitions chinoises sonnent l’alerte à Washington

Ambitieuse, la Chine profite de ce retrait américain pour investir le territoire. “La Chine l’a identifié comme étant un cheval de Troie”, explique Mikaa Mered, professeur de géopolitique à l’ILERI, spécialiste de l’Arctique et auteur des Mondes Polaires. L’Empire du Milieu s’engouffre dans la brèche et met la main sur une partie des nombreuses ressources du Groenland. Depuis 2013, l’extraction de l’uranium est autorisée. De quoi faciliter l’accès aux terres rares (définition sur la carte ci-dessous) souvent adjacentes, dont la plus grande mine sera exploitée par la Chine. Le géant asiatique prend aussi le contrôle des sociétés australiennes qui avaient obtenu d’autres autorisations d’exploitations. Son ministre des Terres et des Ressources propose au Groenland d’intégrer un cartel des pays producteurs de terres rares et tout le gouvernement groenlandais est invité deux semaines en Chine en 2017.

Carte : Arthur Massot

En 2018, la société d’État China Communications Construction Company répond à un appel d’offre pour construire et développer les vieillissants aéroports de l’île. C’en est trop pour les États-Unis qui prennent conscience des conséquences que pourrait avoir leur désengagement. Ils prennent contact dans la foulée avec le Premier ministre groenlandais et négocient “un accord de financement un tiers États-Unis-un tiers Danemark-un tiers Groenland, ce qui ne s’était jamais vu dans les 30 dernières années”, situe Mikaa Mered. Les États-Unis appuient alors de tout leur poids pour repousser la Chine du Groenland. Au Conseil de l’Arctique, son secrétaire d’État Mike Pompeo réitère que la Chine n’est pas une puissance arctique. La Marine et les gardes-côtes américains présentent en 2019 une nouvelle stratégie pour cette zone. Un consulat est annoncé pour mai 2020, alors que le dernier avait quitté les lieux en 1953. Le consul sera Sung Choi, un expert de la Chine. “Le fait de le positionner au Groenland un consul spécialiste de la Chine porte un message relativement clair”, souligne Mikaa Mered. En avril dernier, les États-Unis proposent une aide de 83 millions de couronnes danoises (11 millions d’euros) (en anglais), que Nuuk s’empresse d’accepter.

Maintenant, “une question se pose véritablement : est-ce que les États-Unis sont prêts à accepter que la Chine prenne un pied quelconque au Groenland ?”, se questionne Mikaa Mered. Le travail des sept fonctionnaires du consulat américain donnera une première réponse.

Photo : William Gizara/Garde aérienne nationale des États-Unis