Faudra-t-il travailler plus pour relancer la croissance ?

Dans une tribune publiée dans Le Figaro il y a deux mois, Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef, estimait que la question de l’allongement du temps de travail se pose pour relancer la machine économique. Il a alors jeté un pavé dans la mare et relancé la question lancinante pour le monde d’après : allons-nous devoir travailler plus pour relever la France ? 

Dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, le jeudi 7 mai, Edouard Philippe interrogé sur le temps de travail post-confinement, répond : “Une fois la crise sanitaire passée, notre pays répondra à la crise économique et à l’appauvrissement général. Il faudra collectivement s’en donner les moyens, par le travail, la solidarité, la créativité.” Cette non-réponse pose beaucoup de questions dans une France qui mettra “des années” à se remettre selon les mots de Bruno Le Maire, ministre de l’Economie.

Des mesures importantes prises par ordonnances 

Dans un premier temps, le gouvernement a déjà, le 25 mars, pris des dispositions pour assouplir le droit du travail, effectives jusqu’au 31 décembre 2020. Le but des dernières ordonnances : aider les entreprises à mobiliser plus facilement leurs salariés pour leur permettre de surmonter cette crise économique historique. La France a perdu 6 points sur son PIB depuis le premier trimestre 2020. Ainsi, dans les secteurs jugés nécessaires à la vie de la nation, l’employeur pourra décider d’allonger le temps de travail de ses employés jusqu’à 60 heures par semaine, et donc jusqu’à 12 heures par jours (contre 10 heures maximales aujourd’hui autorisées). La durée de repos minimale peut, elle, passer à 9 heures, alors qu’elle devait être d’au minimum 11 heures avant ces ordonnances. Les dirigeants de ces entreprises considérées comme essentielles (comme les pompes funèbres ou les fournisseurs d’énergie) pourront également décider d’imposer jusqu’à 6 jours de congés à leurs employés et changer la date de leur RTT. Ils pourront enfin décider de déroger à la règle du repos dominical.

Murielle Pénicaud, ministre du Travail, a tenté de rassurer les acteurs sociaux, en assurant que ces mesures étaient “par nature provisoires”. Cependant qu’en est-il des autres entreprises qui devront tout autant relancer leurs activités ? Bruno Retailleau, le président du groupe Les Républicains au Sénat, annonçait déjà le 22 avril sur France Inter :il faudra accepter de travailler 37 heures par semaine” pour relancer l’économie après le confinement.

Crainte d’une instauration dans le droit commun 

Geoffroy Roux de Bézieux est, lui, revenu sur ses propos polémiques sur l’allongement du temps de travail. Le président du Medef s’explique dans une interview donnée sur Europe 1 : “L’idée était de travailler plus pour gagner plus, pas de travailler plus pour gagner moins”. Il a nuancé ses propos après avoir provoqué l’indignation. Sur France 2, Laurent Berger, président du syndicat CFDT avait déclaré : “Cette proposition de travailler plus, c’est totalement indécent”. Pour les économistes d’une tribune de Libération publiée en avril, la déclaration du patron du Medef n’est qu’une sommation lui permettant d’introduire l’un des “principaux chevaux de bataille [néolibéral]: augmenter la durée du travail”.

L’avocat Romain Jehanin, membre du collectif Chronik, met en garde : “Il faudra veiller à ce que les mesures d’exception prises par le gouvernement, qui ne sont pas sans conséquence pour les salariés concernés, ne perdurent pas dans le droit commun.” Pour lui, des signes avant-coureurs tels que les différents appels à l’allongement du temps de travail comme celui du Medef, de l’Institut Montaigne ou de personnalités politiques telles que Bruno Retailleau ou Guillaume Peltier, font craindre une pérennisation des mesures. L’avocat du barreau de Paris explique qu’on assiste, depuis le début de la crise, à une multiplication des tentatives d’augmentation de la durée du travail dans les entreprises. Le groupe Fnac-Darty a par exemple conditionné le maintien à 100% du salaire des salariés en chômage partiel à une augmentation du temps de travail pendant un an.

Atteinte aux droits sociaux

Bruno Lendemé, syndicaliste CGT de l’inspection du travail, dans une Tribune publiée dans Marianne estime que derrière les justifications de relance de l’activité économique, les acquis sociaux sont lentement rognés. Il pointe le fait que plusieurs articles de l’ordonnance du 25 mars commencent par la formule : “Lorsque l’intérêt de l’entreprise le justifie eu égard aux difficultés économiques liées à la propagation du Covid-19…” Pour l’inspecteur du travail, toutes les entreprises pourront “prétendre se trouver dans cette situation et évidemment aucun contrôle ne sera effectué pour l’en dissuader”.

Mais certains patrons ne souhaitent pas abuser des mesures qui pourraient être mises en place. Nicolas Gouverneur, patron du restaurant Le Petit Nicolas, à Douai, ne veut pas faire peser sur ses salariés le poids de la relance. Il témoigne : “mon mari et moi, s’il le faut, on fera 80 ou 90 h par semaine. Mais mes salariés je ne vais pas leur demander de faire des heures et des heures. Je sais que j’ai une bonne équipe qui ferra ce qu’il faut pour relancer le restaurant. Il seront récompensés et reconnus pour cela”.

Même si, pour l’instant, les négociations sur les droits des travailleurs sont à l’arrêt, elles devraient reprendre à la rentrée. Pour les économistes de la tribune de Libération, “Travailler plus longtemps, comme le préconise le président du Medef, alors que le chômage risque de faire un bond spectaculaire, n’est pas la solution pour relancer l’économie”. Pour eux il faut “modifier en profondeur les structures productives et mieux rémunérer les métiers peu valorisés que la crise a mis en avant”. Ce qui est sûr, c’est que nous vivrons alors un combat idéologique entre les tenants d’une intensification du travail et ceux qui plaident pour une redistribution de celui-ci et de sa valeur.

Myriam Mannhart, Juliette Mylle

Illustration : Mohamed Hassan / Pixabay