Une avancée pour le droit des femmes au Soudan

Au Soudan, l’excision est sur le point d’être considérée comme un crime. Le pays, en pleine transition politique un an après la chute du régime islamiste d’Omar Al-Bachir, fait un pas de plus en faveur du droit des femmes. Mais le chemin est encore long pour que cette pratique, profondément ancrée dans les moeurs, disparaisse définitivement. 

C’est une victoire pour les Soudanaises. Le 22 avril dernier, leur gouvernement national a approuvé un amendement au code pénal qui criminalise les mutilations génitales. Le texte, qui doit encore être ratifié par le Conseil souverain de transition* avant sa promulgation, stipule que toute personne qui pratique l’excision sur une femme encourt une peine de trois ans d’emprisonnement, assortis d’une amende. 

Une décision importante dans ce pays où 87% des femmes âgées entre 15 et 49 ans sont excisées, d’après l’UNICEF. “Dans la majorité des cas, les Soudanaises subissent une excision de type 3, explique Pauline Caclin, co-porte parole de l’association Excision, parlons-en ! C’est ce que l’on appelle l’infibulation, un rétrécissement de l’orifice vaginal, souvent accompagné d’un accolement des petites lèvres et/ou des grandes lèvres, avec ou sans ablation du clitoris.” 

Cette pratique extrêmement invasive pour les femmes est souvent perçue comme un rite de passage à l’âge adulte au Soudan. Mais les raisons peuvent varier selon les régions et les familles. “En Afrique de l’Est, l’esclavage a été pratiqué jusque récemment, selon Isabelle Gillette-Faye, sociologue et directrice générale de la Fédération GAMS. Les jeunes filles faisaient l’objet de rapts, pour ensuite être mariées de force. Pour certains parents, l’infibulation est une manière de protéger leur fille de ce genre de situation.” De manière générale, les familles pensent bien faire en décidant de faire exciser leurs filles. Pour Pauline Caclin, “c’est une façon pour elles de bien être intégrées à la société, souvent un impératif pour le mariage”

Contrôler le corps des femmes

Mais au Soudan comme dans la plupart des pays qui pratiquent l’excision, cette dernière est surtout un moyen de contrôler la sexualité féminine. “La question de la virginité avant le mariage et de la fidélité est très importante au Soudan. Beaucoup pensent que l’infibulation permet d’éviter d’exposer la femme à des tentations diverses et variées”, souligne Isabelle Gillette-Faye. Cette norme sociale est le fruit d’un ensemble de croyances qui entourent la sexualité féminine, et plus particulièrement le clitoris. “Il est parfois considéré comme la partie sale du sexe de la femme, une sorte d’équivalent du pénis masculin qu’il faudrait couper afin qu’il ne soit pas une menace pour l’homme”, poursuit Pauline Caclin.

Si l’excision est traditionnellement faite par des exciseuses professionnelles, aussi appelées matrones, la pratique tend à se médicaliser au Soudan. “Ça représente les 3/4 des excisions dans le pays aujourd’hui, affirme la co-porte parole d’Excision, parlons-en ! Les gens ont tendance à penser que si c’est fait par des professionnels de santé, il n’y aura pas de conséquences néfastes.” Pourtant, le risque de mortalité pour les femmes qui ont subi des mutilations génitales est important, quelles que soient les circonstances de l’opération. 

Hémorragies, septicémies, infections : autant de complications qui peuvent apparaître au moment de l’intervention. Mais d’autres effets se font souvent ressentir tout au long de la vie de la femme, comme l’indique Isabelle Gillette-Faye : “Au moment de l’apparition de la puberté, il y a un risque que le sang des règles ne s’évacue pas correctement et stagne au niveau du ventre”. Des douleurs pendant les rapports sexuels, la grossesse et l’accouchement sont également très courantes. 

Un traumatisme profond

Quand les infibulations sont pratiquées tardivement, comme c’est le cas au Soudan, les femmes en gardent généralement un souvenir traumatique. Mais même quand elles ne s’en souviennent pas, les excisées peuvent être affectées psychologiquement : “C’est quelque chose d’enfoui. Certaines qui n’ont pas de souvenir sentent qu’il leur manque quelque chose, ce qui peut mener à une anxiété chronique ou des dépressions.”, précise Pauline Caclin.

La criminalisation des mutilations génitales féminines au Soudan pourrait contribuer à mettre fin à ces situations. “Cette loi peut encourager la prévention, donner des arguments à ceux qui sont sur le terrain ou à des parents qui estiment que leur enfant ne doit pas subir ça”, affirme Isabelle Gillette-Faye. Mais les défenseurs des droits des femmes insistent : seul, un amendement ne suffira pas à changer les habitudes. “Il faut continuer à faire une sensibilisation sur le terrain, ajoute Pauline Caclin, notamment auprès des hommes. S’ils disent que ce n’est pas une condition au mariage, ça aidera à changer les mentalités.” 

Illustration : marion.design

*Composé de onze membres (5 militaires et 6 civils), le Conseil souverain est censé superviser la période de transition pendant près de trois ans au Soudan. Il est actuellement dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhane, un civil prendra le relais pour les 18 derniers mois de transition.