L’accord de libre-échange UE-Mexique : inquiétudes des agriculteurs et ambiguïté européenne

L’Union européenne a conclu le 28 avril avec le Mexique la nouvelle version de son accord de libre échange, principalement porté sur les marchandises agricoles. Une nouvelle qui fait grincer des dents alors que la Commission européenne vient de publier sa stratégie “de la fourche à la fourchette” pour une agriculture plus verte.

Après un accord de libre-échange controversé avec le Vietnam ratifié le 12 février par le Parlement européen, la Commission européenne a conclu mardi 28 avril un nouvel accord avec le Mexique après quatre ans de discussion. Ces négociations permettent d’approfondir l’accord commercial en place depuis 2000. 

L’agriculture et l’alimentation au coeur de l’accord

Les produits agricoles sont au cœur de l’accord. La Commission fait état que 85% des lignes tarifaires agricoles qui n’avaient pas encore été libéralisées le seront complètement. Cela passe par des baisses de droits de douane sur les produits agricoles. 

Le point qui a fait le plus réagir  pour le moment est l’importation de 20 000 tonnes de viande bovine mexicaine, bien que d’autres produits soient concernés. La viande de porc, de volaille ou encore le miel se voient aussi libéralisés. L’interprofession française des bovins et des viandes (Interbev) a condamné cet accord dans un communiqué du 29 avril. Elle dénonce des garanties insuffisantes sur le plan sanitaire des viandes mexicaines. Le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) rejette “cet accord qui va être désastreux pour nos éleveurs bovins et qui va entraîner moins de croissance, pertes d’emplois et moins de rentrées fiscales”.

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Les éleveurs européens, déjà fragilisés par un marché du boeuf saturé et la crise sanitaire, s’opposent à toutes nouvelles importations. © Anned / Pixabay

Une idée qui révolte les éleveurs européens, Français en tête. Le marché du boeuf en Europe est saturé, des importations supplémentaires pourraient faire du tort aux éleveurs de l’Union. Une pétition contre cette disposition a été lancée par les éleveurs du Massif central quelques jours après l’annonce du succès des négociations euromexicaines. Au 27 mai, elle récoltait plus de 120 000 signatures. Cet accord intervient également en pleine réforme – houleuse – de la PAC.

L’attitude ambigüe de la Commission européenne 

Cette pétition souligne que l’accord est “en totale contradiction avec les aspirations des consommateurs qui veulent retrouver l’authenticité des produits et accordent une grande attention à l’origine de ce qu’ils mangent”. Elle rappelle également que le président de la République lui-même avait appelé de ses voeux la souveraineté alimentaire en 2019

Un notion remise sur le devant de la scène avec la crise sanitaire du Covid-19. Une tribune, publiée dans Libération, plaide pour une souveraineté alimentaire nécessairement paysanne.

Une idée à laquelle semble pourtant adhérer – en partie seulement – la Commission européenne. Elle a en effet présenté mercredi 20 mai, en accord avec son “pacte vert”, sa stratégie “de la ferme à la fourchette”. Cette politique en matière de sécurité alimentaire couvre toute la chaîne alimentaire, de la production à la consommation. L’institution européenne entend ainsi garantir “la sécurité et la qualité des denrées alimentaires et des aliments pour animaux, le respect de normes élevées concernant le bien-être et la santé des animaux et la protection des végétaux, ainsi que la diffusion d’informations claires sur l’origine, le contenu, l’étiquetage et la consommation des aliments”

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La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a présenté en décembre 2019 son « Green deal » pour un développement européen plus vert et responsable. © European Parlement / Flickr

La Commission européenne a d’ailleurs admis lors de cette présentation que “la crise provoquée par la pandémie de COVID-19 a mis en évidence notre vulnérabilité due à l’appauvrissement croissant de la biodiversité et démontré l’importance cruciale d’un système alimentaire efficace pour notre société”. Pour Stella Kyriakides, commissaire à la santé et à la sécurité alimentaire, “la stratégie “De la ferme à la table” aura un effet positif global sur la façon dont nous produisons, achetons et consommons nos aliments, ce qui sera bénéfique pour la santé de nos citoyens, de nos sociétés et de l’environnement. La nouvelle stratégie “de la ferme à la fourchette” aurait donc pour but d’assurer un meilleur suivi des produits, de favoriser les circuits courts, réduire l’utilisation de pesticides, d’antibiotiques…

Quid des engagements du « Green Deal »

Il est pourtant difficile de croire à un tel projet et de telles déclarations quand le boeuf mexicain est difficile à tracer. Il est même parfois difficile de tracer la provenance de la viande – et d’autres produits d’ailleurs – au sein même de l’Union européenne, comme l’ont prouvé les différents scandales sanitaires dans l’alimentation. Le Mexique permet l’utilisation d’hormones, d’activateur de croissance et de litière de volaille dans l’alimentation de bovins. “La Commission a même souligné dans un récent rapport que le système d’identification des bovins est balbutiant et ne permet pas de garantir la traçabilité”, assure l’eurodéputé français Éric Andrieu (S&D ; sociaux-démocrates). L’élu ne mâche pas ses mots dénonçant “l’hypocrisie” de la Commission et des dirigeants européens. L’Union européenne signe des accords bilatéraux intégrant largement l’agriculture, alors que l’agriculture européenne est en crise. Cette “fuite en avant”, comme la définit l’élu européen, “hypothèque les chances de réussite de la transition environnementale et du Green Deal”.

L’accord doit encore être soumis à la signature du Conseil et du Parlement européen. Bien que contenant des dispositions sur l’arbitrage privé similaire au CETA, il n’aura pas à être validé par les Etats membres si ce dernier est précédemment adopté.

Photo : © Hagerty Ryan / Pixnio