Aux questions scientifiques, réponses politiques

  

Elle était attendue par beaucoup, et elle n’a pas déçu, loin s’en faut. L’interview de Didier Raoult, diffusée sur LCI mardi 26 mai et menée par David Pujadas, a contenté détracteurs et thuriféraires du très controversé professeur. Ainsi va le populisme.

Après l’étude publiée dans The Lancet concluant à une inefficacité, voire à la nocivité de la chloroquine et la recommandation – sur saisie express du ministre de la santé Olivier Véran – du Haut conseil de la santé publique (HCSP) de ne plus prescrire de chloroquine contre le Covid-19, on pouvait croire Didier Raoult acculé. C’était se méprendre sur la constance et le sens de son discours. Le directeur de l’institut hospitalo-universitaire (IHU) de Marseille, toujours aussi bon client des médias, a régalé. Florilège :

  • “C’est une opinion comme une autre (à propos de la recommandation du HCSP, ndlr).”
  • “Détrompez-vous, les gens ils pensent comme moi, vous croyez qu’ils pensent comme vous mais vous vous trompez”
  • “C’est réel, je suis dans la vraie vie.”
  • Vous voulez faire un sondage entre vous et moi ? Vous voulez faire un sondage entre Olivier Véran et moi ?”
  • “Vous écoutez trop la télévision.”
  • “La seule chose qui m’intéresse c’est l’estime de moi-même.”

Déjà dans les annales du petit écran – et dans mon disque dur – cet entretien déroule un discours plus politique que scientifique comme l’ont relevé plusieurs observateurs. Rien d’étonnant pour un virologue qui a déjà fustigé le réchauffement climatique.

En réponse de ces cuistreries, je laisse ce passage du serment d’Hippocrate : J’informerai les patients des décisions envisagées, de leurs raisons et de leurs conséquences. Je ne tromperai jamais leur confiance et n’exploiterai pas le pouvoir hérité des circonstances pour forcer les consciences.”

Oui, le « numéro 1 des chercheurs français » a savamment piétiné ce serment par l’installation d’une narration médiatique occultant les autres recherches et toute pensée critique. Toujours vêtu de sa blouse pour marquer sa différence avec les scientifiques de plateaux TV, le professeur n’émet pas d’hypothèse, il professe. Il a pris à témoin les citoyens de ses anni mirabilies passées et à venir, et a retiré toute place au doute ou au dialogue entre chercheurs.

Didier Raoult renvoie les méthodologistes à leurs conflits d’intérêt, lui est droit.

Didier Raoult ne fait pas d’études randomisées, il soigne, il est dans le “réel”.

Didier Raoult rejette la médecine fondée sur les preuves, il y préfère sa forme boursouflée de la médecine narrative. Sur le plan épistémologique aussi, il sait.

Enfin, Didier Raoult est du côté du peuple, les chercheurs qui respectent les méthodes sont, eux, du côté de Big Pharma.

Sacré personnage.

Personnellement, j’ai espéré, ou plutôt j’ai cru en son protocole. Pas compétent pour un sou dans le domaine, je suis resté vigilant. Notamment grâce à des twittos citoyens comme @TroncheBiais ou @Acermendax qui essuient aujourd’hui insultes et menaces pour faire preuve d’esprit critique. Medicus, l’un des meilleurs d’entre eux a même dû se retirer face aux attaques incessantes des fadas du professeur.

Alors doit-on en vouloir aux suiveurs hargneux de Didier Raoult ? Bien sûr, mais pas que.

Annus horribilis pour la science

L’hystérisation de la science a une figure, mais de nombreux responsables.

Citons d’abord la promptitude du politique à réagir aux études accommodantes. Olivier Véran a immédiatement annoncé saisie pour avis sur la chloroquine la l’HCSP après la publication du Lancet. Une publication pourtant sujette à caution, tout comme la revue elle-même d’ailleurs. La science économique a déjà souffert de cette instrumentalisation par le politique avec la fameuse étude Reinhart-Rogoff. la crédibilité des chercheurs et revues dans ce domaine auprès du grand public en pâtit encore aujourd’hui. 

Également, Martin Hirsch qui a mis la charrue avant les bœufs et communiqué sur les premiers résultats du Tocilizumab. Sans doute obnubilé par la gloire que lui accorderait la trouvaille d’un vaccin, il n’a pas attendu que l’étude de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris (APHP) qu’il dirige ait des résultats probants. Résultat, le comité de suivi a démissionné et on parle maintenant de chloroquine parisienne.

Comment ne pas être méfiant de l’establishment scientifique quand le népotisme y règne au point qu’une ministre de la Santé fasse pression pour la reconduction de son mari à la tête de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM).

La presse n’est pas en reste. En donnant une surface médiatique complètement disproportionnelle à ses résultats scientifiques, elle a mis Didier Raoult en position de force. On ne pouvait qu’être pro ou anti, une fuite de la pensée à laquelle on commence à s’accoutumer.

Sans oublier les scandales sanitaires en série. Chacun d’eux renforce l’autorité charismatique des personnages antisystèmes. Mais soyons clairs, Didier Raoult n’est pas Irène Frachon.

Et, bien sûr, il est logique qu’on accorde sa confiance à Didier Raoult. Lui qui a su mettre en place une vraie politique de dépistage, tandis que l’éxécutif en est encore à nier la pénurie de masques.

Et ainsi se nourrit le populisme.

Pendant ce temps, la Science s’affaiblit et, entre la loi de Brandolini et l’effet Dunning-Kruger, on ne voit pas comment cette tendance pourrait s’inverser.