À Cuba, le Covid-19 sous embargo

Depuis le 20 mars dernier, Cuba a fermé ses frontières et sa population s’est confinée. Sous embargo depuis 1962, les Cubains s’adaptent déjà au quotidien aux faibles approvisionnements de nourriture, aux difficultés financières et économiques. L’île, qui compte officiellement moins de 100 morts du coronavirus, s’en est tirée malgré les sanctions américaines et le manque de moyens du gouvernement. 

Débrouillardise en temps de Covid

En quelques jours, la vie à Cuba s’est arrêtée. Le 20 mars, les frontières se ferment et le 9 avril, les transports publics sont à l’arrêt, les magasins fermés. La Havane d’ordinaire si bruyante et bouillonnante se vide alors des bruits de taxis, des basses de reggaeton, de la voix de ses habitants. Le gouvernement de Miguel Díaz-Canel décide de ne pas confiner sa population. Mais les Cubains, qui ont peu accès à la voiture individuelle, ne peuvent se déplacer sans leurs “maquinas” (taxis). Ils attendent alors chaque soir, devant leur télévision, le décompte du nombre de cas de coronavirus et les annonces du gouvernement. À l’heure actuelle, 2119 personnes sont contaminées par le Covid-19 et 83 personnes en sont mortes sur les 10 millions d’habitants que compte l’île, selon le ministère de la Santé publique à Cuba.

Dès l’apparition des premiers cas, le masque est décrété obligatoire. Faute de moyens et de fournitures, le gouvernement décide de les livrer uniquement aux hôpitaux. Comme pour les gels hydroalcooliques, les Cubains se sont débrouillés avec les moyens du bord. Marion Giraldou, professeure d’histoire au lycée français de La Havane en témoigne : “en moins de 24h tout le monde était équipé de son masque. Ma voisine m’en a fabriqué avec des couches culottes.” Elle a pu constater le climat sur l’île au début de la pandémie : “Les gens étaient super respectueux du confinement. Tout le monde a mis un masque et on prenait même des remarques quand on ne l’avait pas. Quand on sortait devant l’école pour fumer une cigarette, les voitures s’arrêtaient pour nous dire de le mettre !” 

L’île, qui consacre un quart de son budget national au système de santé, s’est dit rapidement “prête à affronter l’épidémie”. Marion Giraldou a vu passer des étudiants en médecine dans chaque quartier. Leur rôle est de guetter l’apparition des premiers symptômes et de remonter la chaîne de contamination. En parallèle, Cuba a lancé les premiers essais cliniques du médicament antiviral Interféron, utilisé pour lutter contre la dengue et certains cancers, pour traiter le Covid-19. Surtout, les très réputés médecins cubains ont été envoyés un peu partout sur la planète pour venir en aide aux soignants. En France, un amendement a même été adopté afin de permettre aux départements d’Outre-mer d’accueillir les soignants. Mais sur place, qu’en est-il ? À l’hôpital des critiques ont émergé. France Info a relaté le témoignage d’une pédiatre à La Havane, qui se plaignait du manque de fournitures. Elle ne possédait qu’un masque et une tenue de protection par jour et les médecins, faute de médicaments en comprimés, seraient obligés d’hospitaliser les enfants malades afin de les fournir en intraveineuse. 

Un confinement à part sous les palmiers

L’embargo, renforcé depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump aux États-Unis, a de profondes répercussions sur Cuba en cette période. Le président américain pénalise ainsi les compagnies de transport qui livrent les marchandises à Cuba : pétrole, nourriture et surtout, produits sanitaires. Par peur des représailles, peu de pays n’osent envoyer du matériel médical. En réaction, le secrétaire général des Nations Unies, António Guterres a demandé la suspension des sanctions pendant la crise. Un appel tombé dans l’oreille d’un sourd. Jérôme Fauré, directeur d’Oxfam à Cuba, souligne l’engagement de son ONG : “Ici nous avons aussi mobilisé la communauté internationale pour soutenir Cuba. Nous avons alerté sur la politique de Trump et le durcissement de l’embargo qui a rendu plus difficile l’accès aux médicaments et équipements durant la pandémie.” 

Le premier cas de coronavirus à Cuba a été détecté dans la ville de Trinidad © Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations Unies (OCHA)

Sur place, l’accès à certains produits alimentaires dans les supermarchés, comme le poulet, est devenu plus complexe. “Ma belle soeur faisait attendre sa fille de 21h à minuit et elle y retournait à 6h du matin. Tout ça pour une tranche de poulet par famille” explique Marion Giraldou. “Ça fait deux ou trois mois que c’est comme ça” dénonce-t-elle. Ce manque d’approvisionnement fait craindre aux Cubains la peur d’une deuxième “période spéciale”, grave crise économique et alimentaire que le pays a connu à la suite de l’effondrement de l’URSS en 1991. En l’instant, l’approvisionnement permet encore de remplir les rayons des supermarchés et les produits sont rationnés, ce qui a permis d’éviter les razzia comme en France ou aux États-Unis. Morena, lycéenne au lycée français de La Havane, dépeint cette situation : “C’est assez compliqué puisque l’on doit effectuer des queues qui durent des heures et des heures pour obtenir des produits de première nécessité, tout cela sous le soleil. L’épuisement rend les gens à bout de nerfs.“

Outre les files d’attente, les Cubains sont aussi à la peine avec la connexion internet. Sans possibilité d’avoir une connexion WiFi à la maison, ils se procurent des “paquetes” (recharges téléphoniques). Pour une connexion 4G digne de ce nom, il faut débourser 20 CUC, environ 22 euros, soit quasiment le salaire moyen sur l’île. Jenny Nimylowycz Rudd est bibliothécaire à l’école française de La Havane : “À la maison, la connexion est bonne, le problème est que c’est un peu cher et que cela limite le temps où l’on peut surfer sur Internet.” Cette situation a par contre handicapé Morena dans son travail scolaire : “J’ai dû passer deux examens en ligne. Je devais aller me connecter dans un parc pour accéder au réseau WiFi et la connexion était parfois lente.”

“J’irai m’asseoir sur le Malecon qui me manque tant”

Sous les tropiques, les Cubains regardent désormais d’un oeil envieux l’Europe qui se déconfine peu à peu. Morena, confinée au Vedado, un quartier résidentiel de La Havane, s’impatiente malgré les cours et ses occupations : “En sortant, j’irai m’asseoir sur le Malecón (promenade de front de mer à La Havane). Je pense aussi retrouver mes amis, organiser des soirées les uns chez les autres. Et bien sûr, je marcherai dans les rues juste pour le plaisir de respirer.” Jenny Nimylowycz Rudd, quant à elle, en a profité pour prendre soin des siens : “Je fais tout le ménage à la maison, j’ai ramené ma mère chez moi parce qu’elle est âgée. J’écris aussi un peu quand j’ai de l’inspiration.” 

Les expatriés, qui n’ont pas le statut de résident, ont eux dû rentrer en France. Le 20 avril, l’ambassade a incité ses ressortissants à retourner immédiatement sous peine de sanctions. Marion Giraldou et ses enfants ont alors pris le premier vol direction Paris. Une fois débarquée, elle s’est étonnée du manque de précaution de l’État français : “J’étais surprise parce que je pensais qu’ils nous prendraient la température et nous mettraient en confinement obligatoire.” Pour protéger ses proches, elle a alors décidé de se confiner quinze jours dans un hôtel avant de s’installer chez sa grand-mère. Dans l’attente de la réouverture des frontières prévues pour juillet, elle rêve, comme tant d’autres, de la plage et de l’énergie puissante des rues cubaines.

Merci à Charlotte Giordana pour l’illustration.